La Cité des Brasseurs a le plaisir d’accueillir Ryan Pachmayer, journaliste américain spécialisé dans la bière et la culture brassicole, à l’occasion de sa tournée européenne. Dans une analyse croisée passionnante du paysage brassicole français et américain, il propose une vision pragmatique du marché actuel et invite à dépasser l’opposition entre brasseries industrielles et artisanales. Read this article in english.

La Cité des Brasseurs : Bonjour Ryan, peux-tu te présenter en quelques mots et surtout nous parler de ton activité dans le domaine brassicole ?
Ryan Pachmayer : Je suis auteur spécialisé dans la bière, originaire de Denver, Colorado. J’ai grandi à Chicago, où j’ai commencé le brassage amateur en 2006. En 2020, mon entreprise d’Escape Game a été mise à l’arrêt à cause du COVID. Je ne pouvais pas lancer une nouvelle activité, mais j’étais trop anxieux pour rester inactif. J’ai ensuite commencé à écrire sur la bière, dans des publications nationales et locales. En 2022, je suis devenu le chroniqueur bière régulier du magazine Westword à Denver, où je couvre tous les sujets liés à la scène brassicole locale.
J’ai également été brasseur professionnel, brièvement, en 2021-2022, dans un petit brewpub local. Là-bas, j’ai travaillé à améliorer deux bières permanentes : une Pils allemande et une IPA West Coast (deux de mes styles préférés!). C’était un emploi à temps partiel (j’étais le seul employé de la brasserie). Mais le système est tombé en panne et le propriétaire a choisi de confier la production principale à une brasserie plus grande (dans le sud de Denver). Aujourd’hui, j’écris principalement sur la bière pour des publications nationales comme Craft Beer & Brewing, Zymurgy et Hop Culture. Je continue également d’écrire localement pour le Westword Magazine, et j’organise des événements pour New Image Brewing, avec parfois des missions diverses en relations publiques et de marketing.
L.C.B: Tu as récemment écrit un article sur l’histoire de la Pils en France et en Alsace. Comment est venue l’idée de travailler sur ce sujet ?
R.P : C’est l’un des rares sujets qui ne vient pas de moi. Mon éditeur à Zymurgy, Amahl Turczyn, m’a dit qu’un autre auteur s’était désisté et m’a demandé si je voulais m’en charger. J’ai répondu que je voulais d’abord me renseigner avant d’accepter. J’ai passé 24 à 48 heures à lire sur la Pils alsacienne, sur l’Alsace en général, et j’ai aussi discuté avec un ami brasseur allemand (qui passait ses étés en France et est proche de Hop France). Il n’existait que très peu d’articles sur les pils alsaciennes, et il me restait plus de questions que de réponses. J’ai été intrigué et j’ai voulu creuser davantage. J’avais déjà goûté des pils brassées avec du houblon alsacien, et certaines m’avaient vraiment plu. J’ai donc rapidement accepté la commande et commencé à contacter de nombreuses personnes. Cela a abouti à mon article le plus long publié à ce jour, et aussi l’un des plus plaisants à écrire.
L.C.B: La France n’est pas vraiment considérée comme un « pays de bière ». Mais certaines de ses régions, comme l’Alsace et le Nord, sont des régions brassicoles traditionnelles avec une véritable culture de la bière. Comment vois-tu le paysage brassicole français ? En comparaison avec l’Italie, l’Espagne ou le Portugal ?
R.P : Je vois le paysage brassicole français actuel comme solide, plus proche de l’Italie que de l’Espagne ou du Portugal, qui semblent beaucoup moins développés/profonds. Pour une raison inconnue, la France paraît particulièrement sous-estimée. Les brasseries historiques de Belgique reçoivent beaucoup d’attention, tout comme celles d’Allemagne et de Tchéquie. Mais avec plus de 2 000 brasseries, la France est elle-même très solide. J’ai toujours été étonné de voir combien de gens visitaient la campagne belge et me parlaient de brasseries fabriquant des Bières dites Saisons excellentes (ainsi que des trappistes), mais qui n’avaient jamais entendu parler de l’excellente Brasserie Thiriez, juste de l’autre côté de la frontière, en France.
Ou encore, combien de gens me disaient que Paris n’était pas très portée sur la bière, que c’était plutôt un endroit pour boire du vin. Bien que la partie sur le vin soit très vraie (d’excellents vins abordables sont abondants !), il existe tout de même de bonnes brasseries et bars dans la ville. Je ne sais pas pourquoi ces choses sont négligées. Il semble toutefois y avoir une appréciation croissante pour les houblons français, et même pour les bières françaises, donc peut-être que la perception pourra évoluer.
L.C.B : Aux États-Unis, il existe une véritable culture de la bière chez les consommateurs, qui savent distinguer les différents styles de bière. On trouve souvent des becs de bières artisanales dans les bars aux côtés de becs de bières industrielles. C’est moins courant en France où, en dehors des cercles de consommateurs avertis et des grandes villes, les gens désignent encore surtout la bière par sa couleur (blonde, brune, ambrée) plutôt que par son style. De plus, hors Alsace ou Nord, les bières servies dans les cafés, hôtels et restaurants proviennent généralement des grands groupes (souvent étrangers). Enfin, la France est un grand importateur de bières étrangères. Comment expliques-tu l’émergence de cette « culture diffuse de la bière » aux États-Unis ? Que faudrait-il à la France pour progresser dans cette direction ?
R. P : C’est une question complexe. Une partie de la raison vient de la manière dont les Américains sont passés d’une consommation exclusive de bières industrielles brassées par des grands groupes à la révolution de la bière Craft. La bière artisanale a dû se battre pour avoir sa place dans les rayons des cavistes et pour obtenir des becs pression dans les bars. Cela peut aussi être lié au mode de distribution aux États-Unis – les grands distributeurs transportent souvent à la fois les produits des grands groupes et ceux des petites brasseries artisanales. De plus, certaines brasseries artisanales sont devenues assez grandes au fil des années (Dogfish Head), certaines ont été rachetées par des groupes internationaux (New Belgium, Bell’s, Goose Island), tandis que d’autres sont restées indépendantes (Sierra Nevada). La frontière est parfois floue (par exemple Firestone Walker appartient à Duvel-Moortgat). Il y avait autrefois une mentalité du type « la grande brasserie est mauvaise, la brasserie craft est petite et bonne » aux États-Unis – il y a peut-être 20 ans. Aujourd’hui, c’est bien plus complexe. Il y a 9 000 brasseries aux États-Unis, et il est difficile de dire qui est grand, petit, indépendant ou non. Quelles entreprises prennent soin de leurs employés et lesquelles ne le font pas ? « Petit contre grand » ou « craft contre industriel » n’est plus une distinction si claire.
Le consommateur américain de bière artisanale a cependant été largement guidé par l’expérimentation, l’aventure et la découverte. Cela l’a conduit à essayer de nombreux nouveaux styles. Ce n’est pas forcément le meilleur chemin à suivre – bien que cela ait bien fonctionné pour l’Amérique, je ne sais pas si c’est la meilleure voie pour chaque pays. La France n’est pas nécessairement « en retard » quand on regarde d’autres pays européens de ce point de vue. On ne dirait pas que l’Allemagne est « en retard » en matière brassicole ? Pourtant le mouvement craft en France est sans doute plus développé que celui en Allemagne aujourd’hui. Quand je commande une bière type « Dunkel » en Franconie, le serveur m’apporte la bière la plus foncée de la carte. Ce n’est pas un style, mais un mot (« sombre »). On peut sans doute en dire autant pour les bières type « Helles » (pâle). La culture bière tchèque n’est pas non plus centrée sur les styles. Et pourtant, les cultures brassicoles tchèque et allemande sont parmi les plus grandes au monde.
Personnellement, je vois les styles de bière avant tout comme un moyen de communiquer avec les consommateurs. Cela peut aussi être intéressant pour comprendre comment les bières ont été développées (utiliser les styles pour organiser ses idées). Je ne pense pas que les styles doivent restreindre les brasseurs. Oui, parfois, il faut appeler une bière autrement que par sa robe (une bière de type « Kölsch » très portée sur le café et les épices devrait juste être appelée une ale épicée selon moi), mais cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas la brasser.
Pour revenir au sujet, je ne sais pas si la France doit suivre la voie américaine ou simplement développer sa propre identité. Il existe déjà de très solides piliers dans la brasserie française qui peuvent être davantage mis en avant. La bière blanche, par exemple, semble commune en France – mais ce sont les Belges (qui brassent rarement ce style) qui reçoivent toute l’attention pour leur Witbier. Il y a aussi la Bière de Garde, ainsi que certaines brasseries historiques qui brassent des lager. Meteor par exemple est grande, indépendante et produit d’excellentes bières – pourquoi cela ne pourrait-il pas être l’équivalent d’Augustiner Bräu à Munich ?
Quelqu’un peut très bien boire le même type de bière dans un pub tchèque pendant 50 ans sans savoir grand-chose des styles de bières. Je ne vois pas cela comme un problème. Le fait que la bière soit un élément central de la vie sociale dans ces cultures est impressionnant à mes yeux et c’est quelque chose dont nous pourrions même nous inspirer aux États-Unis. Peut-être que la France souffre d’une trop forte concurrence due à la grande qualité de son vin. Je ne vois pas non plus cela comme un problème (voyez la qualité des eaux-de-vie, y compris dans des régions spécifiques comme le Cognac et l’Armagnac !). Associer un label « haute qualité » à différentes boissons alcoolisées pourrait être une voie pour la France, de la même manière que la cuisine française n’est pas forcément connue pour « une seule chose » mais pour un ensemble de chefs, de produits et de créativité de grande qualité.
Il existe de multiples voies vers lesquelles une culture brassicole peut évoluer. Avec une concurrence croissante et une demande stagnante pour la craftbeer, de nombreuses brasseries aux États-Unis se sont tournées vers les grands rassemblements de personnes. Cela représente beaucoup d’événements, avec une grande variété de boissons proposées (pas seulement de la bière), allant du sans alcool aux spiritueux, vins et cidres. Je pense que c’est une bonne chose. La valeur sociale de l’alcool et des boissons consommées dans un cadre idéal est pour moi la chose la plus importante. Aux États-Unis, cela signifie davantage de choix. Mais j’apprécierai toujours la petite brasserie de village qui n’offre qu’une seule bière. Ce sont certains de mes endroits préférés en Europe, et cette culture riche et unique est une grande partie de la raison pour laquelle je continue de voyager en Europe pour découvrir des expériences autour de la bière.
L.C.B : Les consommateurs français de bière apprécient les bières aromatisées (par exemple, la gamme Slash Berry ou Slash Mango de la Brasserie Licorne a été la bière la plus populaire du Festival de la Bière de Schiltigheim – chose impensable il y a 15 ans). Comment vois-tu cet engouement pour les bières non-traditionnelles ?
R. P : Ce ne sont pas souvent mes types de bières préférées, mais j’accueille favorablement l’expérimentation. Si les consommateurs aiment quelque chose et en sont passionnés, j’aime voir la créativité et la passion des brasseurs. Quand on me demande quels styles de bière j’aime ou je n’aime pas, je réponds souvent que j’apprécie certaines bières dans chaque style. J’ai bien sûr une préférence pour les lagers allemandes et tchèques, les ales belges et anglaises, ainsi que les styles secs américains (pale ale, West Coast IPA, hoppy lager). Mais je préfère avoir une bière « slushy » (ndlr : barbotine, boisson très fruitée et sucrée) d’une brasserie qui a passionnément créé quelque chose d’intéressant pour ses clients plutôt qu’une pilsner déséquilibrée. Je ne pense pas que nous devrions décourager les goûts des gens, mais les encourager. Il y a de la place pour beaucoup de créativité et de savoir-faire dans le monde brassicole, nous ne devrions pas forcer les gens à boire quelque chose, mais construire autour de ce qui les attire.

L.C.B: Quelle est ta bière française préférée ?
R. P : J’aime vraiment les bières de la Brasserie Thiriez. Daniel a fait un travail remarquable pour créer des bières si savoureuses, sans devenir trop grand. C’est une entreprise familiale durable, avec sa fille qui reprend maintenant les opérations. Les Pils d’Alsace dont j’ai parlé dans mon article sont également très savoureuses. Meteor est brassée comme j’aimerais que beaucoup de lagers industrielles américaines le soient : elle contient vraiment du houblon ! On y trouve plus de houblons en fin d’ébullition que je ne m’y attendais : je perçois beaucoup d’arômes herbacés et de notes de gazon dans cette bière, mais c’est la filtration qui fait vraiment l’harmonie de cette bière. La Perle n’est pas du tout comparable en taille de brasserie, et c’est une Pils complètement différente. Elle est plus amère, sans être agressive. Elle a davantage de caractère malté grâce au malt de Munich, contrairement à Meteor qui va dans la direction opposée avec le maïs. Elle titre aussi un peu plus haut en alcool, ce qui accentue la rondeur et offre une expérience de Pils plus entière. Je pourrais boire l’une ou l’autre toute la nuit !
Du côté des brasseries artisanales, Les Intenables m’ont particulièrement impressionné. J’ai goûté plusieurs de leurs bières et ils seraient sans doute considérés comme une brasserie artisanale de tout premier plan s’ils s’installaient aux États-Unis. Mogwai ne produit pas des bières vers lesquelles je me tourne spontanément, mais ce qu’ils font est exécuté avec une telle maîtrise que j’achèterais volontiers des packs variés de 4 ou des canettes individuelles pour les apporter à des soirées, les partager et lancer des discussions. Taal avait une très belle Flanders Red (bière rouge de Flandre) lors de ma visite. Ils ont parfaitement trouvé l’équilibre. Toute leur gamme est plus maltée que celle de beaucoup d’autres brasseries, et donne l’impression d’une vraie recherche d’équilibre dans le caractère. On sent qu’ils ont une ligne directrice claire et qu’ils l’exécutent à un niveau élevé.
Je pense vraiment que les houblons français sont de très haute qualité. L’Allemagne et la Tchéquie ont connu des conditions climatiques très difficiles ces dernières années, et je crois que les houblons français s’en sont mieux sortis. La délicatesse et la grande qualité du Strisselspalt (qui rivalise avec le Hallertauer Mittelfrüh et le Saaz à son meilleur niveau), ainsi que la nature polyvalente de l’Aramis (qui me rappelle le Perle), sont très intéressantes à utiliser dans de nombreux styles de lager, ainsi que dans les trappistes et les saisons. Les houblons encore plus récents comme Triskel, Barbe Rouge, Elixir et Mistral se sont révélés très distinctifs et positifs dans de nombreuses bières que j’ai goûtées.
Peut-être que cela correspond davantage à certaines de tes autres questions, mais un office de tourisme français spécialisé qui travaillerait à promouvoir les houblons, la culture brassicole et la bière française aurait vraiment une base solide de qualité sur laquelle s’appuyer.
L.C.B : Tu voyages à travers l’Europe pour le tourisme brassicole et pour écrire des articles. Pourrais-tu nous en dire plus sur ton road trip ?
R. P : Chaque année, j’essaie de visiter l’Europe avec un focus sur la découverte de brasseries, de bières et de lieux. J’aime rencontrer des brasseurs passionnés de bières anciennes et nouvelles et entendre ce qu’ils font et pourquoi ils le font. Mes voyages m’ont conduit en Belgique, en France, en Autriche, en Tchéquie et en Allemagne. L’automne dernier, j’ai passé six jours avec un ami à vélo à travers la campagne en Franconie, visitant de fantastiques brasseries familiales et rencontrant de nombreux habitants et brasseurs. C’était un très bon moment.
Cette année, je rejoindrai Hervé Marziou près de Strasbourg puis brièvement à Paris, avant un tour de Belgique de 10 jours avec les brasseries du Colorado Bruz et Purpose. Je me rendrai ensuite à Freising pour assister au salon international Drinktec à Munich et peut-être à l’Oktoberfest aussi. Je retournerai à Nuremberg et écrirai un article sur le Rotbier (un style encore mal compris en Amérique), puis à Bamberg pour écrire sur la Rauchbier, et enfin à Düsseldorf pour écrire sur l’Altbier. Je complèterai aussi un article sur le style « Dunkel », et j’ai prévu plusieurs entretiens tout au long de mon voyage.
L.C.B : Il existe des similitudes entre l’histoire brassicole française et américaine, notamment la faillite de grandes brasseries industrielles historiquement établies (par exemple aux USA : Michelob, Lone Star… et en France/Alsace : Mutzig, Perle). Comment vois-tu ce phénomène ?
R.P : Je le vois comme une conséquence des mouvements de fusions de grandes entreprises liées au capitalisme. Aux États-Unis, je vois souvent des entreprises qui craignent de rater leur croissance. Elles maximisent l’effet de levier, souvent en augmentant leur dette. Elles veulent capter le « potentiel » de croissance. Mais trop souvent, ces entreprises se mettent en danger d’échec. J’aime utiliser une analogie avec la National Football League (NFL) ici en Amérique : chaque entraîneur rêve de devenir entraîneur principal. Certains sont mieux faits pour être coordinateurs offensifs ou assistants. Mais chacun semble toujours vouloir gravir les échelons pour atteindre le « sommet » à leurs yeux. Je pense que les entreprises devraient en tirer des leçons et fixer leurs attentes en conséquence. La croissance « à tout prix » n’est pas une bonne stratégie. Les brasseries devraient reconnaître que parfois leur rôle est d’être petites ou moyennes. Toute entreprise ne doit pas nécessairement continuer à croître. Beaucoup de choses peuvent être apprises des petites brasseries européennes qui fonctionnent avec succès depuis de nombreuses générations. Ce sont de véritables atouts culturels et beaucoup auraient échoué si elles avaient été trop myopes et contracté des dettes pour croître plus vite. Personne ne peut prédire de manière fiable l’avenir des ventes ou des tendances du marché. Beaucoup essaient, peu réussissent (et c’est souvent une question de chance). Investir dans son entreprise, ses employés, la qualité, la durabilité – c’est généralement la voie la plus intelligente.

L.C.B : Le collectif La Cité des Brasseurs vise à préserver le patrimoine brassicole français en collectant des souvenirs et objets de l’histoire brassicole alsacienne. Nous travaillons aussi à sauver la salle de brassage de la Brasserie de l’Espérance – l’une des plus belles de France – en la transformant en musée et lieu d’activité après la fermeture définitive de la brasserie Heineken de Schiltigheim. Existe-t-il des initiatives similaires aux États-Unis ?
R.P : Cela semble être un très beau projet. Certains lieux aux États-Unis me viennent à l’esprit, comme le projet de Vicksburg, dans le Michigan (Cone Top Brewery Museum).
Le Potosi Brewery Museum est un autre exemple qui me vient à l’esprit, près de l’Iowa et de l’Illinois, mais situé dans le Wisconsin, le long du Mississippi.
Beaucoup d’entre nous attendent de voir ce qui va se passer avec la marque Anchor Steam. Le milliardaire propriétaire de la marque de produits laitiers Chobani l’a rachetée il y a presque un an et demi et il y a eu peu de nouvelles depuis. C’est d’ailleurs un bon exemple en lien avec ta dernière question. Une marque que son célèbre propriétaire (Fritz Maytag, pionnier de la craft beer américain) avait vendu il y a des années à un groupe privé. Ce groupe privé l’a ensuite revendue a groupe brassicole d’origine japonais Sapporo. Au lieu de comprendre que la Steam Beer emblématique relevait plutôt « d’une bière de niche », et qu’elle méritait peut-être d’être forte localement (dans les bars, restaurants, avec une importante stratégie de vente directe à la brasserie historique et iconique) et plus limitée à l’échelle nationale, ils ont décidé d’essayer d’en faire un produit d’envergure nationale. Ils ont sans doute ressenti le besoin de le faire en raison du prix élevé payé pour l’achat de la brasserie. Elle possédait aussi beaucoup d’équipements uniques et manuels – inadaptés pour produire la majeure partie des bières du portefeuille de Sapporo. Les personnes qui ont pris cette décision n’avaient pas une vision très habile de ce marché brassicole et j’espère que Sapporo a corrigé les problèmes de personnels et de prise de décision qui ont conduit à ce fiasco.
Quoi qu’il en soit, la brasserie a cessé de fonctionner et le milliardaire du groupe Chobani l’a rachetée pour sauver la marque. Le bâtiment abrite beaucoup d’équipements historiques – la Steam Beer est brassée de manière unique (pour l’Amérique), avec des cuves en cuivre, des fermenteurs ouverts et même un coolship (peu courant en dehors des bières dites de fermentation spontanées/sauvages). C’est une bière qui définit son « style ».
Leinenkugel’s est une autre marque que dont j’observe l’évolution. Ayant grandi à Chicago, les publicités pour la marque passaient tout le temps à la radio. La famille a vendu la brasserie au groupe Miller-Coors en 2008 (elle a été intégrée dans le portefeuille Molson-Coors environ huit ans plus tard). L’an dernier, Molson-Coors a fermé la brasserie d’origine – qui était emblématique – sans trop de préavis (ils continueront à produire et vendre la marque depuis une de leurs nombreuses autres brasseries). Or les propriétaires historiques ont été très contrariés par cette fermeture et tentent désormais de racheter la brasserie. C’est un dilemme intéressant – on ne peut pas être assez naïf pour ignorer que lorsqu’on vend sa brasserie à une grande entreprise pour dégager une grosse plus-value financière, il est probable qu’elle licencie ou ferme des usines en période difficile.
Ces grandes entreprises sont souvent dirigées par des financiers à courte vue qui travaillent avec une interprétation très étroite et binaire de la manière de gérer une société. Bien qu’une entreprise ne se dirige pas uniquement avec son ressenti, les sociétés gérées uniquement par des comptables échouent sans cesse à prendre en compte des variables plus difficiles à appréhender sur le marché. Au lieu d’essayer d’en estimer la valeur, elles les ignorent simplement. Ainsi, le « bon choix » devient de réduire les coûts pour ces entreprises (main-d’œuvre, matières premières, etc.). L’impact de cela échappe souvent aux décideurs. C’est malheureux, mais c’est une vérité fondamentale et un inconvénient de la manière dont fonctionnent beaucoup de grandes société, dont les brasseries.
L.C.B : À ton avis, à quoi ressemblera le paysage brassicole américain en 2050, entre les grandes brasseries industrielles et les brasseries artisanales ?
R.P : 25 ans, c’est une période très longue, surtout en considérant la rapidité avec laquelle les choses évoluent dans le monde aujourd’hui (énergies durables, intelligence artificielle). Dans le monde de la bière, de nouveaux ingrédients et produits continuent de se développer à un rythme soutenu. Est-ce que quelqu’un utilisera encore des pellets de houblon dans 25 ans ? Les bières dont les arômes sont produits en laboratoires semblent aussi devenir de plus en plus populaires. Il est très difficile de dire ce qui se passera.
Je suis néanmoins confiant qu’il y aura encore beaucoup de brasseries artisanales en Amérique à court terme. 7 000 à 8 000 est probablement un nombre plus durable de brasseries compte tenu des habitudes actuelles de consommation de bière des Américains (contre plus de 9 000 aujourd’hui). Je remarque que la qualité s’améliore – beaucoup de brasseurs sont désireux d’apprendre et de progresser, et la population semble généralement préférer des bières de meilleure qualité avec le temps. La plupart de la croissance des brasseries locales ici au Colorado profite aux marques de meilleure qualité (Bierstadt Lagerhaus, Cerebral Brewing, Weldwerks Brewing, Westbound & Down, Prost Brewing, pour n’en citer que quelques-unes). C’est une bonne chose selon moi. J’espère que cette tendance se poursuivra.
Je ne suis pas opposé aux grandes brasseries. Budweiser Budvar en République tchèque est une grande brasserie remarquable (Pilsner Urquell mérite aussi d’être mentionnée). Certaines des meilleures brasseries allemandes sont d’ailleurs assez grandes (Rothaus est l’une de mes préférées, tout comme de nombreuses brasseries de la région de Munich). Les grandes brasseries peuvent avoir des avantages en matière de régularité de production, de contrôles qualité, et dans leur capacité à attirer des talents – si elles choisissent la voie de la qualité. J’aimerais voir certaines grandes brasseries américaines revenir à l’époque des années 1960-1970, où les «macro lagers » de qualité (NDLR : terme américain pour désigner les bières industrielles) étaient produites avec des doses raisonnables de houblons amérisants et des ingrédients de meilleure qualité. Le brassage à haute densité (poussé à des niveaux extrêmes), les extraits et les sirops bon marché, les fermentations écourtées, ont vraiment nui à la qualité des bières industrielles américaines. Quand je peux percevoir dans des bières industrielles des faux goûts – comme des alcools fusel dans des bières à 5 % d’alcool – vous savez qu’il y a un vrai problème sur le procédé de brassage ou la recette. J’espère que les grandes brasseries américaines pourront commencer à ressembler davantage à ce que je vois chez certaines des entreprises européennes que j’ai mentionnées plus haut.
Santé aux amateurs de bière français !

Maxence Creusat et Hervé Marziou remercient sincèrement Ryan Pachmayer pour son temps et son analyse.
Entretien réalisé en anglais et traduit par ChatGPT en français. Seule la version anglaise engage M. Pachmayer.
Un avis sur « Explorer la bière de part et d’autre de l’Atlantique : entretien avec Ryan Pachmayer, journaliste américain spécialiste de la culture brassicole »