À l’occasion des journées du patrimoine les 20 et 21 septembre 2025, la Cité des Brasseurs donne la parole à ceux qui travaillent pour recenser, étudier et faire connaître le patrimoine industriel de notre territoire. Aujourd’hui, nous rencontrons Frank Schwarz, Chercheur en patrimoine Industriel, qui travaille au Service Inventaire et Patrimoines de la Direction de la Culture, du Patrimoine et de la Mémoire de la Région Grand-Est. Il nous raconte son métier de chercheur et… d’enquêteur en patrimoine industriel.

La Cité des Brasseurs : Depuis une vingtaine d’années, le patrimoine industriel bénéficie d’une reconnaissance et d’une visibilité croissante (grâce notamment aux travaux du CILAC, aux bases de données POP ou Mérimée, au développement du tourisme industriel, etc.). Vos travaux participent activement à cette tendance. Quelles sont précisément les missions du Service Inventaire et Patrimoines ?
Frank Schwarz : Le service Inventaire et Patrimoines de la Région Grand Est est une émanation des anciens services régionaux de l’Inventaire autrefois rattachés au Ministère de la Culture et décentralisés aux régions depuis une loi de 2004. Sa mission est de recenser étudier et faire connaître le patrimoine sous toutes ses formes. La première tâche des chercheurs du service est ainsi la visite sur le terrain des sites patrimoniaux, leur étude à travers le dépouillement des divers fonds d’archives et la rédaction de notices descriptives qui retracent l’historique des lieux et en livrent une description architecturale appuyée par de la cartographie et une campagne de prises de vues. Ces notices sont ensuite publiées en ligne. Ce sont les fameuses fiches qui alimentent les bases de données Mérimée (pour l’architecture) et Palissy (pour les objets) disponibles sous POP. Les chercheurs du service assurent également des conférences, des visites guidées, la rédaction d’articles ou d’ouvrages de nature scientifique ou plus grand public et participent à l’élaboration du discours porté par des expositions organisées en divers lieux du territoire.

L.C.B : Le Service de Inventaire et Patrimoines met à disposition du public, en ligne et gratuitement, de nombreuses données historiques et architecturales sur d’anciens sites industriels, comme les brasseries, très présentes dans le Grand Est. Selon quels critères un ancien site industriel fait-il l’objet d’un inventaire détaillé par le SIP ?
F. S : La notion de patrimoine a connu, au fil du temps, une extension certaine. Le patrimoine issu du monde de l’industrie n’était pas pris en compte dans les études menées par l’Inventaire au moment de sa création en 1964. Au tourant des années 1980, ce nouveau champ patrimonial est entré dans les préoccupations du Ministère de la Culture. Une cellule spécialisée a été constituée pour réfléchir à la prise en compte de cette thématique. Des critères ont été élaborés pour définir ce qui relevait du patrimoine industriel et le choix a été fait de procéder à l’inventaire exhaustif des anciens lieux de production et des sites connexes (infrastructures énergétiques, cités ouvrières, villas d’industriels, équipements collectifs…). Les enquêtes thématiques de l’inventaire consacrées aux vestiges de la civilisation productive sont donc très complètes et couvrent tous les aspects de l’activité industrielle.
L.C.B : Combien de brasseries ont été inventoriées par le SIP dans la région Grand Est ?
F.S : La couverture du territoire régional n’est pour l’heure pas complète en matière de patrimoine industriel. À ce jour, ce sont 103 établissements qui ont été étudiés comprenant des brasseries de toute nature, du petit atelier artisanal associé à une auberge à la brasserie industrielle édifiée à proximité d’un grand centre urbain dans le contexte de la concentration de l’activité dans le second 19e siècle.

L.C.B : Lors d’un inventaire, le type de site industriel étudié influence-t-il la méthode d’enquête ? Les brasseries présentent-elles des spécificités particulières dans leur étude ?
F.S : L’appréhension d’un site industriel est fonction de sa taille et de sa chronologie. Un petit atelier de production sera traité différemment d’un grand site industriel ayant éventuellement changé plusieurs fois d’activités au cours de son histoire et sédimentant des strates successives de constructions manufacturières. La nature de son activité peut aussi rentrer en considération mais les brasseries présentent des caractéristiques communes aux autres usines agroalimentaires comme les minoteries, les boulangeries industrielles ou autres. On y retrouve en effet les mêmes logiques d’organisation, de stockage des matières premières, de conditionnement de la production.
L.C.B : Pour les sites classés au titre des Monuments historiques, le SIP collabore-t-il avec les DRAC ? Si oui, comment s’organisent concrètement ces échanges ?
F.S : Il y a bien entendu une collaboration avec les services chargés des Monuments historiques au sein des DRAC. Lorsque ces derniers sont saisis d’une demande de protection qui intéresse un site industriel, ils se rapprochent du service Inventaire et Patrimoines pour savoir si l’usine a fait l’objet d’une étude de nature à alimenter le dossier de protection. C’est souvent l’occasion, pour l’Inventaire, de reprendre et de compléter des études anciennes. Lors de l’instruction de la demande de protection de la brasserie Heineken de Schiltigheim par exemple, le service Inventaire et Patrimoines a engagé une reprise d’étude très poussée avec un dépouillement exhaustif d’archives pour la plupart inédites, une enquête de terrain et une campagne de prises de vues de plus de 120 clichés. Les éléments recueillis ont été mis à profit par la DRAC pour mener à la protection partielle de ce site.
L.C.B : Quel regard portez-vous sur des sites industriels emblématiques, comme la brasserie Schutzenberger de Schiltigheim, rare témoin d’une brasserie intégrée du XIXᵉ siècle, dont les bâtiments se sont progressivement dégradés faute de consensus sur la reconversion de la friche ?
F.S : La brasserie Schutzenberger avait conservé, jusqu’à sa cessation d’activité, son intégrité fonctionnelle et bénéficiait d’une belle unité architecturale. Cet intérêt patrimonial avait d’ailleurs été célébré par une protection au titre des Monuments historiques. On peut déplorer, en effet, que le site soit figé depuis de longues années et que les bâtiments se dégradent. Il serait ainsi souhaitable qu’un programme de reconversion respectueux du caractère patrimonial mais également mémoriel du site puisse être élaboré dans un avenir proche afin de conserver la mémoire d’une page glorieuse, faste mais aussi fortement identitaire de la ville.
L.C.B : Comment procédez-vous pour retracer l’histoire d’un site industriel ?
F.S : Le travail de recherche pour restituer l’historique d’un site industriel consiste en un travail d’aller-retour entre les documents d’archives qui fournissent un certain nombre de données et d’hypothèses et les observations de terrain qui permettent d’infirmer ou de confirmer ces hypothèses. Tous les fonds d’archives sont sollicités : fonds publics (archives communales, départementales…) et fonds privés. Les plans de bâtiments sont consultés en première intention mais également les mémoires d’architectes, les vues anciennes comme les lithographies…
L.C.B : Les passionnés de patrimoine industriel soulignent souvent l’avance de l’Allemagne dans la mise en valeur de ses anciens sites industriels. La France accuse-t-elle un retard dans ce domaine ? Le patrimoine industriel y est-il, selon vous, suffisamment valorisé ?
F.S : Le Royaume Uni et l’Allemagne affichent en effet une avance certaine dans la reconnaissance des vestiges liés à leur patrimoine industriel. Les hauts fourneaux de la Völklinger Hütte, usine sidérurgique en Sarre, sont inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994. En France, les hauts fourneaux ont pour la plupart été détruits. Les choses changent cependant. La reconnaissance institutionnelle qui s’est traduite par les études thématiques de l’Inventaire et les premières protections au titre des Monuments historiques a fait évoluer les mentalités. Les anciens sites productifs qui font l’objet d’une préservation et d’une valorisation sont de plus en plus nombreux en France et l’engouement du public pour cette histoire ne se dément pas comme en témoignent le succès des visites d’usines organisées lors des Journées Européennes du Patrimoine ou l’organisation d’une fête du patrimoine industriel à laquelle participe par exemple l’ancien site textile de Wesserling dans le Haut-Rhin.

L.C.B : La Cité des Brasseurs est un collectif qui souhaite promouvoir l’histoire brassicole alsacienne et créer un musée dans l’actuelle brasserie Heineken, appelée à fermer prochainement. En tant que spécialiste de l’inventaire, quels conseils donneriez-vous pour que ce site remarquable soit sauvegardé, transmis aux générations futures et qu’il trouve son public ?
F.S : L’idée de déployer un musée dédié à l’histoire brassicole alsacienne au sein de l’ancienne salle de brassage de l’actuelle brasserie Heineken me semble faire sens et serait compatible avec la protection au titre des Monuments historiques dont bénéficie l’édifice. Cette mesure de sauvegarde rend difficile toute modification en profondeur des lieux. Or, retracer l’histoire de la production de bière dans une salle pourvue de chaudières et de cuves-matière avec leur dôme en cuivre me paraît cohérent. Je ne suis bien entendu pas en position de donner des conseils mais il me semble que pour qu’un tel projet puisse voir le jour, il faut fédérer largement les décideurs locaux et la population, au-delà des seuls passionnés de patrimoine industriel, pour construire un projet consensuel et enthousiasmant. Je souhaite en tout cas bon courage au collectif qui porte cette belle ambition.
L.C.B : Merci. Et je vous propose de nous quitter en souhaitant Longue vie au patrimoine industriel !
La Cité des Brasseurs remercie chaleureusement M. Schwarz pour son temps et son expertise, et salue le travail réalisé par les équipes du Service Inventaire et Patrimoine.