
Le vendredi 1er août 2025, à Schiltigheim, sur la place de la mairie, sous le chapiteau de la fête de la bière, un moment singulier se joue : le public siffle la brasserie Heineken, dont la fermeture actée est imminente. En novembre 2025, les dernières bouteilles vertes à étoile rouge quittent le site. Pour la première fois depuis plus de 160 ans, les cuves de brassage cessent définitivement de produire. Cette fermeture marque la fin d’une époque : celle des grandes brasseries qui ont fait de Schiltigheim la célèbre « Cité des Brasseurs ».
La disparition de ce dernier fleuron, l’ultime survivant des « cinq fantastiques », provoque un véritable choc, même si elle était redoutée depuis quelques années. Les enjeux sont considérables : réaménagement urbain, pression foncière, devenir d’un vaste espace industriel, manque d’un véritable centre-ville homogène, tracé du tram nord… Autant de facteurs qui rendent le débat particulièrement tendu. Les récentes discussions autour d’un éventuel rachat du site par le Crédit Mutuel n’ont fait qu’exacerber les tensions. Pourtant, au cœur de ces échanges, un élément symbolique n’est pas cité : le devenir de la salle de brassage de l’Espérance.

Surnommée « la Cathédrale », cette salle est sans doute l’une des plus belles salles de brassage de France, et certainement l’une des mieux conservées. Édifié dans un style Art déco remarquable, le bâtiment s’élève sur cinq niveaux. Il est l’œuvre de l’architecte Émile Widmann (1874–1965). Passé le portail surmonté de deux lanternes, le visiteur traverse un sas avant d’accéder, après quelques marches, à la salle de brassage elle-même, datant de 1931.
L’intérieur impressionne immédiatement par sa majesté. Au sol, une mosaïque représente l’ancre, symbole de la brasserie de l’Espérance, entourée d’orge et de houblon. La lumière naturelle inonde l’espace grâce à de larges baies vitrées. Une frise décorative évoquant les céréales de la bière ceinture l’ensemble.

Sept cuves spectaculaires, habillées de cuivre à l’extérieur et d’inox à l’intérieur, s’organisent sur deux niveaux, reliés par un escalier central. À l’arrière, des vitraux ornant la mezzanine illustrent le blason de Schiltigheim, l’ancre de l’Espérance et les outils traditionnels du malteur-brasseur.

Alors que le site industriel est en cours de démantèlement et de dépollution partielle, la salle de brassage, elle, a été préservée et protégée. Une question essentielle demeure : que faire de ce patrimoine exceptionnel ?
Nous défendons l’idée d’une transformation de cette salle en musée dédié à la culture brassicole alsacienne.
Un tel projet permettrait de préserver ce témoignage unique de l’histoire industrielle régionale et de créer un lieu culturel et touristique attractif. Autour d’un parcours immersif sur l’histoire des brasseries alsaciennes, le visiteur découvrirait les techniques de brassage et la bierologie. Cette étape serait la première d’un projet plus vaste que nous portons depuis l’Appel à Manifestation d’Intérêt.
Faire découvrir cette salle au public constitue une première étape à la fois concrète et facilement réalisable. Les espaces nécessaires à l’accueil des visiteurs existent déjà, notamment dans les bâtiments situés en bordure de la route de Bischwiller (anciens bureaux administratifs). Par ailleurs, mettre en valeur rapidement ce patrimoine présente un intérêt partagé par l’ensemble des acteurs concernés (pouvoirs publics, Heineken et acquéreurs potentiels). Une telle initiative permettrait d’amorcer le reclassement du site et d’apaiser les premières tensions en apportant une perspective immédiate, positive et fédératrice. Elle contribuerait également à clarifier l’avenir de ces espaces patrimoniaux aujourd’hui sans réelle perspective de valorisation foncière. Cette initiative pourrait être la première pierre d’un point de départ commun que tout le monde semble chercher. Un musée comme fondation de la Cité des Brasseurs.