De Constantinople à Montevideo, on buvait de la bière alsacienne en 1903

Les livres de comptes d’entreprise sont une mine d’informations pour mieux comprendre le fonctionnement des sociétés et les replacer dans le contexte historique et économique de leur époque. C’est cependant une source rare : les anciens registres ont souvent été jetés pour rationaliser les archives ou détruits lors des fermetures d’usines et des licenciements. Le livre de comptes que nous présentons aujourd’hui a été sauvé, et il révèle quelques informations intéressantes de l’année 1903.

Une page du livre de compte de 1903 (Collection MC)

Avant toute chose, il faut présenter l’objet. À 122 ans, 9,8 kilos et 844 pages, le solide registre se porte bien. Issu de la papeterie Ernest Devillers de Mulhouse, spécialisée dans les registres, chaque page est divisée en deux colonnes Débit / Crédit (SOLL / HABEN). Les pages sont ensuite organisées avec une distribution par mois. La raison sociale des acheteurs figure en haut de chaque page, accompagnée du lieu associé : ville ou quartier. On trouve ainsi, à côté de Schiltigheim et Bischheim, des quartiers de Strasbourg (nommés en allemand) comme Neudorf, Neuhof, Robertsau, Heyritz. À en juger par la régularité de la calligraphie, on devine que ce registre était tenu par un comptable rigoureux. L’ensemble des informations est rédigé en allemand — langue en usage en Alsace en 1903 — et écrit en Sütterlin. Fait important : à aucun moment la mention « Brauerei Adelshoffen » n’apparaît. Mais l’inventeur de ce registre en atteste l’origine : il provient bien de la brasserie située route de Bischwiller à Schiltigheim. Cette certitude est d’ailleurs confirmée par nos vérifications, notamment par les volumes de bière vendus à Eugen DRION, gérant de la « Bierhalle Restauration Adelshoffen » au Studenplatz 6 à Strasbourg.

Le débit de bière Adelshoffen du propriétaire Eugène Drion (ancienne carte postale collection MC). On retrouve les frères Drion dans le livre de compte parmi les clients les plus importants.

À quoi ressemble la brasserie Adelshoffen en 1903 ?

En 1903, la brasserie Adelshoffen existe depuis plus de quarante ans et jouit d’une certaine renommée. Elle avait déjà remporté une récompense à l’Exposition universelle de Melbourne en 1880 pour sa bière en bouteille destinée à l’exportation (« Export Ale »). Cet épisode est bien connu et a contribué à sa réputation : en 1882, les frères Erhard présentent à Bordeaux une bouteille de bière portant le cachet du consul de Buenos Aires. Malgré le long voyage, la bière dégustée est délicieuse, témoignant de la maîtrise des brasseurs (1).

En 1884, l’usine produit 6 000 bouteilles par jour. En 1885, elle obtient une médaille d’or à l’Exposition internationale d’Anvers (2). Un vaste réseau d’agents généraux, notamment dans le Sud-Ouest et le Midi, permet alors une diffusion réelle des bières Erhard dès ces années (3).

À la fin du XIXe siècle, les brasseries alsaciennes traversent cependant une période d’incertitude.

La guerre de 1870, perdue par la France, et l’annexion de l’Alsace par l’Empire allemand, ont progressivement fermé le marché français. Si certains dépositaires et revendeurs français demeurent fidèles, la situation se complique à partir de 1882, lorsque la France augmente les droits d’entrée sur les bières étrangères — ce qui inclut les bières alsaciennes — malgré les protestations du Syndicat des Brasseurs de Strasbourg (4).

Les brasseurs alsaciens font alors face à un triple défi :

Certains brasseurs alsaciens ayant choisi l’Option s’installent en France et y fondent de nouvelles brasseries, perpétuant ainsi les recettes de la bière alsacienne, mais brassées hors d’Alsace.

La taille du marché se réduit et ils perdent une partie des formidables débouchés qu’étaient les « trains de la bière » ;

Ils sont concurrencés par les brasseries allemandes, qui vendent leur bière à travers des tavernes munichoises, parfois désignées sous le nom de Bayerische Bierwirtschaften à Strasbourg : Germania, Löwenbräu, Münchener Kindl, Zum Franziskaner, Zum Spaten (5) ;

Pour faire face, un important mouvement de concentration, d’absorption et de fusion de brasseries s’opère. Ainsi, en 1872, on compte 270 brasseries en Alsace, contre seulement 45 en 1903 (6). Par ce mouvement structurel, les brasseurs alsaciens tentent « de parfaire leurs installations et de s’assurer une clientèle régionale plus étendue et plus solidement assise » (7). Il s’agit aussi de compenser la baisse de rentabilité des brasseries industrielles bâties en périphérie, qui avaient nécessité d’importants investissements (8).

Félix HELMSTEDTER, Président du Groupement Corporatif des Brasseurs d’Alsace résume la situation ainsi : « La Brasserie alsacienne du se replier sur elle-même et chercher, dans l’accroissement de la consommation indigène, et dans l’exportation, une compensation qui ne fut toutefois pas totale » (9). 

La brasserie Adelshoffen s’inscrit dans ce mouvement puisqu’en 1902, elle fusionne avec la brasserie du Coq Blanc (Hahnenbrau Gesellschaft) pour devenir la Strassburger Münsterbräu (10).

Ci-joint un timbre publicitaire de la Brasserie vers 1905-1910 (collection MC). On y retrouve les éléments caractéristiques des deux brasseries : la double couronne des frères Erhardt, en haut à droite à la place de la lune, et le Coq Blanc sur la lune dégustant une bière (registre de marque de la Brasserie Strassburger Münsterbräu de 1896 sur le remarquable site http://www.biermuseum.net/)

Ces stratégies semblent porter leurs fruits, si l’on en croit le panorama de la consommation de bière à Strasbourg (11). En 1900, elle atteint 326 255 hectolitres, dont 49 % proviennent de brasseurs strasbourgeois, 35,7 % de brasseurs schilickois (dont Adelshoffen), et 10,6 % de brasseurs allemands.

La brasserie Adelshoffen fait partie en 1903 des plus grandes brasseries alsaciennes en volume, avec une production estimée à environ 100 000 hectolitres (12).

L’activité de la brasserie se concentre donc majoritairement sur une clientèle locale alsacienne. Qui sont ces acheteurs ?

On compte un peu plus de 450 débitants de bière à Strasbourg en 1905, désignés sous le terme de Schankwirte dans l’annuaire. Un peu plus de 100 de ces débitants sont affiliés à Adelshoffen, ce qui montre l’importance de la brasserie à cette époque.

On retrouve des noms bien connus du paysage brassicole bas-rhinois, tels que :

Emile Ehrhardt à Schiltigheim

La Malterie Goetz de Schiltigheim

Emil Reeb de Strasbourg

Th. Debus à Schiltigheim

La malterie Goetz fondée en 1865 à Schiltigheim, client de la brasserie Adelshoffen en 1903. Les deux sites se trouvent à 500 mètres de distance sur le Route de Bischwiller.

Des institutions également :

Le local associatif catholique
La cantine du Fort Kronprinz (ultérieurement nommé Fort Joffre) à Holtzheim

Et quelques acheteurs plus lointains : notamment la Société H. Dufréchou Fils de Montevideo, société de négoce et d’importation de vins, ou encore la Société des Producteurs de France de Constantinople. Il faut dire que la consommation de bière à Constantinople atteint 80 000 hectolitres en 1887 (13), et que la publicité dans le quotidien francophone Istanboul y est très active. Un journaliste y vante les mérites de la bière Adelshoffen, « dont la dernière goutte est réellement aussi bonne que la première ». Le seul dépositaire en Turquie est J.B. Scherrer, situé 102 rue Coumbaradji… que l’on retrouve dans le registre de comptes à la page 740 ! Ainsi, on buvait de l’Adelshoffen brassée à Schilick à Constantinople en 1903.

Notes & Sources

(1) Julien Turgan, Brasserie d’Adelshoffen, ancienne maison Ehrhardt frères à Schiltigheim, 1885, en ligne sur Gallica

(2) La Petite Gironde, 26 août 1985, en ligne sur Gallica

(3) Voir les multiples annonces dans La Dépêche de Toulouse, La Petite Gironde, La Gazette des bains de mer de Royan, avec les coordonnées de ces « agents généraux ». 

(4) Saison d’Alsace n° 3, Variations Gambrinales, 1962, p . 297

(5) Annuaire d’adresse de la Ville de Strasbourg Année 1905, en ligne sur le site des Archives de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg

(6) Voir 4 précité

(7) Voir 4 précité

(8) Nicolas Stoskopf, Les Hatt, Une dynastie de brasseurs strasbourgeois de 1664 aux années 1980, Vandelle Éditions

(9)  L’Opinion Économique et Financière, La bière française, La Brasserie d’Alsace, 1954.

(10) Le courrier de Metz, 17 juillet 1902, en ligne sur Gallica

(11) La bière en Alsace, Jean Claude Colin et Jean Dany Potel-Jehl, Editions Coprur, p. 63

(12) L’information précise du volume de bière brasée après la fusion de 1902 n’a pas été trouvée mais la brasserie brasse 80 000 hectolitres en 1885 et 100 000 hectolitres en 1910. Sachant que le site de production de la brasserie HahnenBraü n’est plus utilisée.

(13) « La bière à Constantinople », article du 16 juillet 1887 dans le quotidien « Istanboul », en ligne sur Gallica

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