Cinq brasseries, huit malteries, une conserverie, quatre distilleries, des fabricants de confiserie, de vinaigre, de foie gras, des glacières… En 1935, Schiltigheim est sans conteste la capitale de la bière et de l’agroalimentaire en Alsace. Les passionnés de patrimoine industriel et les Schilickois auront à cœur de découvrir cette histoire dans un ouvrage original : Schiltigheim l’industrieuse (1870-1970). Dans ce livre collectif de témoignages et d’entretiens paru en début d’année, plusieurs textes en lien avec le patrimoine brassicole local ont particulièrement retenu notre attention.

La première contribution d’ambiance est signée Hervé Marziou, biérologue passionné et passionnant. Dans son texte « La bière met tous nos sens en éveil » (p. 53), il retrace son parcours de précurseur en zythologie, rappelle les standards de la dégustation de la bière (température de service et sens sollicités : vue, odorat, goût), et glisse avec humour que, contrairement au vin, la bière dégustée… ne se recrache pas ! Un texte à l’image de son auteur : généreux et didactique.
La seconde contribution est celle de Marcel Koenig, dans « Un destin schilickois » (p. 74). Maître brasseur à la brasserie de l’Espérance, il évoque ses souvenirs personnels au cœur de la grande histoire brassicole. Il revient notamment sur un épisode méconnu : les bombardements alliés du 11 août 1944, qui causèrent de graves dommages à la brasserie Fischer, visaient en réalité l’entreprise voisine, QUIRI, qui collaborait alors avec l’occupant allemand. M. Koenig révèle que les plans de l’usine de froid industriel furent transmis aux Alliés par… René Hatt, patron de la brasserie de l’Espérance et résistant.
La troisième contribution, intitulée « Caves et galeries, un patrimoine industriel exceptionnel » (p. 84), est signée Patrick Maciejewski, premier adjoint au maire de Schiltigheim et fin connaisseur du riche réseau de galeries souterraines de plus de 60 hectares. Il évoque les caves de la brasserie Adelshoffen, en grès et en briques, qui abritaient jadis des cuves ouvertes de fermentation, des fûts en bois et des pains de glace, avant l’essor du froid industriel. Il raconte également l’épopée du « champagne alsacien » Vix-Bara. En 1900, sous domination allemande, les taxes douanières rendaient prohibitif l’importation de champagne français. La maison Vix-Bara décida alors d’implanter une usine à Schiltigheim et utilisa les caves pour y entreposer ce vin pétillant. Patrick Maciejewski soulève enfin la question cruciale : comment préserver et valoriser ces galeries, alors que certaines sont désormais protégées au titre des Monuments historiques, tandis que d’autres disparaissent ? Un texte immersif, qui nous rappelle que le patrimoine ne se limite pas à ce que l’on voit depuis la rue.
D’autres contributions, notamment sur les industries partenaires de la brasserie comme la tonnellerie Fruhinsholz, sont tout aussi captivantes.
Enfin le témoignage de François Loos, « Schilickois un jour, Schilickois toujours » (p. 199), ancien ministre et ancien président des Brasseurs de France, est essentiel pour comprendre les enjeux industriels de Schiltigheim au cours des trente dernières années.
Et, surprise pour les amoureux de la brasserie Pêcheur : un tango argentin lui est dédié ! Intitulé « La cerveza del pescador Schiltigheim » (p. 282), ce poème, écrit en 1930 par Raúl Gonzales Tuñón et mis en musique en 1970, célèbre la bière alsacienne :
« Pour que nous buvions la blonde bière du pêcheur de Schiltigheim ».
Cet ouvrage se distingue aussi par la richesse de ses illustrations : plusieurs photographies anciennes inédites y sont publiées, un atout précieux à l’heure où les archives de la ville de Schiltigheim restent difficilement accessibles aux amateurs de patrimoine local. Bonne lecture !
« Schiltigheim l’industrieuse (1870-1970 », Un bout de chemin Editions, 28 Euros. Disponible à la Librairie Lignes de fuite, 7 Avenue de Périgueux à Bischeim.
Et bien sûr disponible en prêt à la Médiathèque Frida-Kahlo, 7 Place de l’Eglise, à Schiltigheim.