La question mérite d’être posée, sans mépris, ni malveillance. Si l’esthétique pure et universelle n’existe pas, il est indéniable que l’architecture industrielle a donné naissance à de véritables joyaux, notamment dans l’histoire brassicole française. Alors, comment est-on passé de bâtiments grandioses et de pépites architecturales de style Art Deco ou Néo-médiéval à de simples hangars sans âme nichés dans des Zones d’Activité Commerciale (ZAC) ?
***
Certaines brasseries construites au cours de la première moitié du XXe siècle sont d’une esthétique industrielle remarquable. L’amateur de brasseries et d’anciennes briques de laitier dispose aujourd’hui d’un outil précieux : la « POP » ou Plateforme Ouverte du Patrimoine. Il peut y consulter les plans et dessins de la nouvelle salle de brassage Motte-Cordonnier de 1912 à Armentières et du futur château-usine de 1923. Il peut admirer les façades des ateliers de production de la brasserie Chopard à Morteau dans le Doubs, ornées de mosaïques et d’étoiles du brasseur. Il peut débusquer une forteresse cubique impressionnante, l’ancienne Brasserie Lütz de Sarrebourg, ou la brasserie Mérot de Fontoy reconnaissable à ses majestueuses fenêtres cintrées.
Un des héritages de l’architecture industrielle est d’avoir su sublimer des bâtiments essentiellement fonctionnels et productifs grâce à l’ornementation et ainsi lier technique et esthétique. Les couronnements de toiture, les décrochements ou les ressauts sur les bâtiments de salles de brassage ou les tours de refroidissement constituaient alors un référentiel de l’architecture brassicole. Selon les époques et les influences, on retrouvait ainsi des édifices de style néo-classique (Brasserie Kronenbourg sur son site historique), Art déco (Brasserie de Saint-Nicolas-de-Port) ou encore néo-médiéval (Brasserie Mutzig). Ces architectures n’étaient pas strictement réservées aux grandes brasseries. La brasserie de l’Étoile, située à Rethel dans les Ardennes, incarnait magnifiquement le style Art Deco, bien qu’elle ne produisait que 5000 hectolitres par an au milieu des années 1920.

L’architecture des brasseries étaient aussi un vecteur de renommée. Presque toutes les brasseries françaises de taille moyenne ont, durant l’entre-deux-guerres, commandé des « vues d’usine », ces dessins en perspective destinés à valoriser leur image. Ces illustrations, souvent flatteuses, montraient des installations vastes et modernes, avec de multiples annexes, des cohortes de véhicules ou d’attelages, des légions de cheminées et des wagons-bière reliés aux embranchements ferroviaires particuliers. Le lieu de production dévoilé est moderne, adapté aux normes d’hygiène héritées de Louis Pasteur et de David Gruber ; il permet de produire une « bonne bière ». Le progrès technique accouche l’usine moderne qui chasse « les bières aigre, lactique, putride, tournée ou filante » (1) tant redoutées au début du XIXe siècle ; si le bâtiment est admirable, la bière brassée ne peut qu’être fameuse.

En comparaison, on serait tenté de dire que les brasseries modernes construites sont austères ou inesthétiques. À la lumière de notre échantillon, beaucoup se situent dans des zones industrielles et s’installent dans des entrepôts standardisés, où la fonctionnalité prime sur l’apparence. Cette érosion d’une forme de beauté architecturale dans le domaine brassicole peut s’expliquer par différents facteurs.
La brasserie contemporaine n’est plus monumentale. Certes les espaces de production sont plus petits et ramassés en raison du coût du foncier, de l’énergie, de la fiscalité et de la disponibilité de locaux dans certaines zones urbaines attractives. Historiquement, c’est aussi le passage de la brasserie verticale dite en « cascade », construite au cours de la première moitié du XXème, à la brasserie contemporaine plus longitudinale. Nombre de brasseries historiques présentaient des tours de brassage avec différents niveaux (2) épousant le processus de production. Tout en haut, le grenier à malt (concasserie), puis aux étages inférieurs la mouture, la séparation du moût et des drèches, le houblonnage, brassage puis le refroidissement et enfin, à la cave, la fermentation et la garde. Les pompes, machines à vapeur, transmission et monte-charges permettaient d’animer cet ascenseur d’alchimie.
Le beau dans le lieu de travail n’est plus une priorité. Certains détails dans l’aménagement des brasseries de l’époque sont dénués de sens fonctionnel et uniquement fait pour embellir le lieu de production. Plus encore que les céramiques, pavage, mosaïques ou bandeaux décoratifs pré-cités, les vitraux des salles de brassage en sont le parfait témoin. À l’Espérance, Perle ou Schutzenberger, parfois crées par des Maîtres verriers prestigieux comme Jacques Gruber ou des frères Ott, ces vitraux sacralisent le cœur de la brasserie et font pénétrer l’art dans l’industrie. Ils sont aussi le symbole de l’esprit pionnier des bâtisseurs de ces brasserie-usines. Enfin l’éthique protestante du travail et le paternalisme de certaines grandes familles de brasseurs ne sont pas sans influence.
L’esthétique des matériaux modernes ne met pas en valeur la magie du brassage. L’emploi du verre, de l’acier et du béton armé a révolutionné l’architecture industrielle. Les châssis métalliques des baies vitrées ont permis de faire pénétrer la lumière dans les brasseries-usines. La tôle d’habillage a remplacé aujourd’hui la brique d’usine. Les matériaux utilisés pour le brassage ont évolué également et se sont aseptisés. L’inox des cuves actuelles tend à l’uniformisation là où le cuivre d’autrefois faisait raisonner l’histoire. Les normes en matière de sécurité industrielle et la prise en compte du risque incendie ont aussi influencé ces changements architecturaux. Le hangar industriel apporte finalement au brasseur ce qu’il faut : un espace sans fioriture où il est aisé de faire respecter les normes d’hygiène et rationaliser le processus de production dans un environnement économique très contraint.

Faut-il pour autant céder au pessimisme ? Quelques exemples prouvent que l’architecture brassicole peut encore allier esthétisme et modernité. À Strasbourg, la nouvelle brasserie Perle illustre ce renouveau : un bâtiment mêlant bois et verre, doté d’une façade jaune ornée de perles d’acier, qui renoue avec l’esprit visionnaire des brasseurs du XXe siècle. En intégrant une Taproom et un Biergarten, elle rassemble production et consommation dans un cadre soigné. À Nantes, la Little Atlantique Brewery (LAB) s’inscrit dans un écrin historique : une ancienne huilerie fondée en 1858 puis transformée en chantiers navals avant d’accueillir cette micro-brasserie. Histoire locale, industrie passée et brassage moderne sont ici en osmose grâce à de judicieux choix d’architecture et de design.
* * *
À l’heure où le tourisme brassicole se développe fortement, il serait dommage de négliger l’esthétique des lieux de production. L’architecture, au-delà de son rôle fonctionnel, participe à l’identité et à la notoriété d’une brasserie. Investir dans un cadre soigné, c’est non seulement améliorer l’expérience des visiteurs et renforcer l’image de marque, mais aussi inscrire la brasserie dans une histoire et une esthétique qui lui survivront. Alors les brasseries d’aujourd’hui seront peut-être les monuments industriels de demain.
* * *
(1) Manuel théorique et pratique du Brasseur, « Les fléaux de la bière » dans La bière française, Robert Charlie, 1887, p. 190
(2) Ce schéma peut être séparé en fonction des brasseries quand le « bloc froid » (refroidissement, cave et fermentation) et séparé du « bloc chaud » (brassage) avec des Tours de refroidissement séparée et distincte des tours de brassage. V. P Voluer, Le Grand Livre de la bière en Alsace, L’architecture Brassicole, p. 36.
M Creusat, pour la Cité des Brasseurs, Mars 2025
Un avis sur « Où est passée l’architecture brassicole ? »