Albert Leibenguth (1867-1949), pionnier du sous bock de bière alsacien

Cartonnier et imprimeur de sous-bock de premier plan pendant l’entre-deux-guerre (1), le nom d’Albert Leibenguth a une résonance particulière pour les cervalobélophiles (2). Plus de six cents sous-bocks dits « avant-guerre » différents sortent de son usine située dans le quartier du Neudorf à Strasbourg. 

Albert Leibenguth, datation ignorée, Photographie familiale

Albert Leibenguth est cartonnier et imprimeur dès 1912 au 9 Rue Saint Erhard à Strasbourg-Neudorf comme l’atteste cette carte de correspondance commerciale. 

Les débuts sont modestes même si on retrouve la cartonnerie dès 1913 dans les annuaires professionnels des brasseurs allemands (3). En 1918, l’imprimerie s’agrandit et s’installe au 35/37 Rue Saint Erhard. 

Plusieurs évolutions de raisons sociales ont lieu dans ces années :   

En 1923, avec la création d’une société SARL « La plastique » ayant pour objet la fabrication, l’achat et la transformation de carton relief et matière plastique avec un capital de 30.000 francs (4) ; 

En 1927, avec l’évolution du nom en Grande Manufacture mécanique de cartonnage (5) ; 

L’usine se développe rapidement pour atteindre 75 employés en 1933. L’établissement se compose alors d’une fabrique de carton, d’une fabrique de cartonnage et d’une imprimerie dans un quadrilatère de 60 mètres de côté. 

Sous bock commercial vantant les qualités du sous verre en carton produit par la firme Leibenguth – Vers 1925

La cartonnerie Leibenguth devient le principal imprimeur de sous bock pendant la première moitié du XXème siècle. Sa fabrique de carton travaille pour plus de 115 brasseries tricolores différentes dont de nombreuses brasseries alsaciennes (Mutzig, Pêcheur, Schutzenberger) mais aussi des brasseries de Bordeaux, Grenoble, Le Havre, Marseille, Monaco… Quelques grandes brasseries européennes distribuant leur bière en France font également appel à ses services (Pilsner Urquell, Spaten Munich, Carlsberg). 

Sous-bock Pilsner Urquell et Spaten pour le marché français, Vers 1930.

La manufacture peut être divisée en trois parties : 

Le long bâtiment de gauche (50 mètres) accueille sept pièces de type logistique. Il y a là des ateliers, des magasins, un dépôt, une grange, une chaufferie, des bureaux et une écurie (6). 

Dans l’atelier d’imprimerie, on retrouve dans les années 1930 des presses rapides, une presse à balle et une presse à pédale Minerve. 

Sous-bock de la Brasserie Paillette du Havre, Vers 1930.

Il y a ensuite les deux ateliers de cartonnage. Ces vastes pièces accueillent les machines à emboutir et à plier le carton et les machines à découper le carton en rond (machine à main ou motorisée). Sept moteurs alimentent les machines dans, on peut l’imaginer, un bruit assourdissant. 

Vue des machines de la cartonnerie Leibenguth, vers 1925, Photographie collection familiale

Les conditions de travail étaient d’ailleurs difficiles et dangereuses dans ce type d’usine, où les ouvriers étaient parfois amenés à tirer le carton mal engagé dans des machines ne disposant pas de dispositif de sécurité à l’époque. 

En cinquante ans d’existence, la fabrique Leibenguth traverse de nombreuses épreuves. Un incendie le 5 mars 1924 engendre 2000 francs de dégats et l’action des pompiers pendant deux heures (7). Plus important, une aile de l’usine est partiellement détruite dans la nuit du 17 octobre 1931 par un violent incendie qui fait plus de 150 000 Francs de dégâts malgré l’action de quatre moto-pompes sous la direction du commandant Veltz des pompiers (8). 

En-tête de facture des années 1930.

En 1940 (9), l’entreprise est spoliée par le papetier allemand Rollpappen Industrie Hoya (10) et reprise par Franz Reiffenstein (11). Il s’agit d’une spoliation économique et non religieuse, Albert Leibenguth étant de confession catholique comme l’atteste son acte de naissance (12). À l’instar d’autres entreprises alsaciennes spoliées pendant la guerre, les dommages économiques sont très importants à la Libération. 

Acte de naissance d’Albert Leibenguth. La lettre K dans la colonne religion atteste qu’il se déclarait catholique. Reproduction avec l’aimable autorisation des archives municipales de Strasbourg.

Albert Leibenguth aura quatre enfants avec sa femme, Hilda (13). La maison familiale est située à deux pas de l’usine, au 9 Rue Saint Erhard. À la fin de la guerre, son fils Paul reprendra l’usine qui deviendra la « Cartonnerie St Erhard anciennement Leibenguth SARL » (14). Albert Leibenguth décède en 1949 (15). L’entreprise évolue juridiquement comme Société Anonyme « Nouvelle Cartonnerie Saint Erhard »

L’après guerre oblige les cartonniers et imprimeurs de sous-bocks a des efforts très importants de modernisation et des investissements lourds en matière de machines avec le début de l’impression dite Offset en 1969 (16).  C’est aussi le temps d’une rude concurrence des puissants groupes papetiers allemands comme Katz&Klumpp ou Marienthaler dans le domaine de la production de sous-verre. On peut supposer que ces éléments entraînent la cessation de l’activité de la cartonnerie Leibenguth. La cartonnerie Saint Erhard met fin à sa production en 1965. 

La friche  est démolie en 1972 pour laisser la place à des immeubles d’habitation (17). La fameuse Rue Erhard ne porte plus de trace de ce riche passé industriel. 

La friche avant sa destruction en 1972. Permis de démolir, Police du bâtiment, avec l’aimable autorisation des archives municipales de Strasbourg.

Robuste et épais, le sous-bock Leibenguth des années 1930 présente un graphisme intemporel qui en fait un objet de collection très prisé.  Quand il classe ses précieux dessous de verre, le cervalobélophile a toujours une pensée pour Albert Leibenguth, le pionnier du sous-bock français.

Des sous-bocks pour des brasseries de Chalon-sur-Marne, Schiltigheim, Strasbourg et Mutzig. Des années 1920 à 1935.
Des sous-bocks pour des Brasseries de Metz, Vernon, Strasbourg et Lutterbach. Vers 1925-1935.

* **

Sources : 

(1) Analyse menée sur un échantillon de 1200 sous bocks sur la période 1920-1945 

(2) Un cervalobélophile est un collectionneur de sous-bock de bière. 

(3) Versuchsanstalt für Bierbrauerei zu Nürnberg, 14-04-1913, München Staatsbibliothek, en ligne sur MDZ 

(4) DNA 18 décembre 1923, en ligne sur Gallica 

(5) DNA 9 avril 1927, en ligne sur Gallica 

(6) Rapport d’inspection des Établissements dangereux, insalubres et incommodes de la Ville de Strasbourg, Rapport de l’inspecteur MOREL du 8 septembre 1933, Archives municipales de Strasbbourg 

(7) Der Elsässer, 6 mars 1924, en ligne sur Gallica de Strasbourg. 

(8) Dernière Nouvelle d’Alsace, 1931, Un violent incendie détruit en partie une fabrique decartonnage à Neudorf

(9) Acte notarié du 5-12-1941 cité dans le Strassburger Neueste Nachrichten du 7-12-1941, en ligne sur Gallica 

(10) Fonds de la police du bâtiment « Rue Erhard », Archives municipales de Strasbourg 

(11) Strassburger Neueste Nachricheten, 24-10-1943, en ligne sur Gallica 

(12) Archives des actes de naissance, bloc L, Archives municipales de Strasbourg 

(13) Entretien familial 

(15) DNA 18 décembre 1949, en ligne sur Gallica. Etant précisé que les sources familiales indiquaient une date de décès en 1946 

(16) Histoire des sous-bocks, Bock en Stock n°5 Mars 2020. 

(17) Divers permis de construire et de démolir de la police du bâtiment pour la Rue Erhard, Archives municipales 

M Creusat, pour la Cité des Brasseurs, Juin 2017

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