La question mérite d’être posée. La France, pourtant héritière d’une culture brassicole certaine, n’a pas su sauvegarder son patrimoine en la matière. Cet « acte manqué » historique fragilise l’identité actuelle et la singularité de la Brasserie française. Il est temps de redéfinir et de remettre en valeur cet héritage commun pour nous distinguer de nos voisins européens et mieux valoriser la filière.
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Au sortir de la seconde guerre mondiale chaque ville moyenne française dispose de sa propre brasserie. Partout sur le territoire, de Kerinou à Brest à la BGM de Roubaix, de Rinck la lyonnaise à la brasserie de l’Atlantique de Bordeaux, de Champigneulles à Clermont, les brasseries tricolores maillent l’hexagone. Le mineur mosellan avale une Basse-Yutz, le marin-pêcheur nantais une La Meuse. On boit des bières bock, des bières de ménage, des petites bières, des bières spéciales, des bières de luxe, des bières export ou encore des bières de table. Ces appellations, non cantonnées aux régions brassicoles du Nord et de l’Est, sont connues du consommateur alors qu’il n’existe ni AOP, ni IGP. Elles constituent un référentiel d’autant plus important que le degré d’alcoolémie de ces bières n’est pas toujours mentionné sur les étiquettes. La multiplicité des lieux de production, des maître-brasseurs, des marques et des publicités forment alors un formidable patrimoine vivant (1), à la fois enraciné localement et partagé collectivement.
La baisse de la consommation de bière, les crises économiques et la concentration industrielle bouleversent ce paysage. Les fermetures de brasseries se succèdent à un rythme effréné : La Chapelle (1962), Gangloff (1966), Webel (1970), Charmes (1971), Colmar (1975), Dumesnil (1978), Bouchart (1984) et tant d’autres (2). En 30 ans, il est fait table rase de cette riche géographie brassicole. Des architectures formidables comme la tour de refroidissement de la brasserie de Charmes ou le château d’eau de la brasserie de Sedan sont détruites. Le patrimoine brassicole immatériel constitué des outils, des pratiques et des savoir faire est englouti dans ces ruines. Ce mouvement engendre également une forme de déculturation du consommateur.

La perte de ce patrimoine a tant fragilisé l’identité de la brasserie hexagonale qu’il est permis de se demander aujourd’hui à quoi correspond une bière française. L’amateur sait reconnaître et définir une bière anglaise, belge ou allemande. L’exercice est nettement plus ardue pour la bière tricolore, ce qui signifie peut être qu’il manque des repères collectifs en la matière. L’initiative du Syndicat National des Brasseurs Indépendants (SNBI) de réaliser un nouveau guide des bières en France répond d’ailleurs à cette prise de conscience. Il a fallu la collaboration de cinq biérologues pour saisir le panorama actuel des bières françaises.
La mise à mal de la cohésion de ce qu’on appelait jadis « la corporation des brasseurs » est la seconde conséquence de cet appauvrissement patrimonial. Il y a aujourd’hui une opposition stérile entre la brasserie industrielle et la brasserie artisanale qui méconnaît les leçons de l’histoire. Il est ainsi de bon ton de critiquer la brasserie industrielle – surtout quand on brasse une NEIPA Bio à l’abricot -. Qui n’a pas entendu dans un salon craftbeer une saillie contre la Pils dont on aurait supprimé le L ? Pourtant, en ne rendant pas les honneurs aux pères modernes de la bière industrielle qu’étaient les Schutzenberger ou David Gruber, on ne parviendra guère à créer un futur prospère. Il faut donc se tenir éloigné de tout schisme brassicole et se borner à louer l’alchimie des céréales, houblons et levures.

Pour être durable, l’esprit d’innovation des petits et grands brasseurs doit se nourrir de notre passé. Les créations actuelles sont souvent des sous-catégories de bières empruntées à nos voisins européens (BerlinerWeiss, IPA/NEIPA, Impérial Stout etc), comme si le génie brassicole français ne nous permettait plus d’adapter ces recettes étrangères à nos goûts et à notre histoire. Sur un marché du moment de plus de 2500 micro-brasseries qui « se paillettise » et où une myriade d’acteurs tente de se distinguer, la redéfinition d’un socle patrimonial commun est nécessaire. Cela passe par une stratégie volontariste impulsée collectivement par les brasseurs, leurs syndicats mais aussi les cultivateurs d’houblons, les céréaliers, les distributeurs et bien sûr les biérologues.
D’abord, la création d’un lieu emblématique et nationalement reconnu, creuset de l’univers brassicole du 21eme siècle. Alors qu’on compte aujourd’hui en France plus de 60 lieux de mémoire ou musées sur la Mine, seuls 3 musées de la brasserie existent. Ces derniers font un travail extraordinaire tourné vers la préservation historique et culturelle locale. Il est proposé de créer un lieu de référence dédié au patrimoine brassicole passé et à venir contenant un musée et une offre de loisirs mais aussi un espace de formation et de création dédié à la bière. C’est à la fois une pépinière brassicole et un lieu de transmission. Logiquement installée dans une brasserie historique et au sein de la première région brassicole française, La Cité des Brasseurs pourrait voir le jour à Schiltigheim sur le site de l’ancienne brasserie de l’Espérance. Cela pourrait être la suite logique de l’inscription d’une partie de la brasserie au titre des monuments historiques (3) et permettrait de poursuivre la patrimonialisation de ce site. Ce projet de Cité des Brasseurs a été déposé dans le cadre de l’Appel à Manifestation d’Intérêt (AMI) piloté par l’Eurométropole de Strasbourg. L’offre culturel et l’expérience de visite de ce projet (musée immersif, vitraux de la salle de brassage et architecture des bâtiments) et son implantation géographique font qu’il ne concurrencera pas le projet de Cité de la bière de Bailleul.

Puis, la remise au goût du jour de l’appellation d’Estaminet, débit de boissons spécialisé dans la bière que l’on retrouve dans le nord de la France. Il est parfois plus aisé de deviner ce que l’on boit dans un pub anglais ou dans un biergarten allemand que dans un bistrot français. Par ailleurs les dénominations actuelles propres à la bière sont des anglicismes (TapRoom, BrewPub) ou manquent d’ancrage historique (cave à bière, bar à bière). Il s’agirait d’inciter les débitants de boissons à recourir à cette appellation en l’élargissant de son secteur géographique d’origine. L’appellation Bierstub propre à l’Alsace peut aussi fait l’objet d’une politique de vivification.
Ensuite, la structuration et l’utilisation croissante d’appellations françaises de bière. Une arborescence française de sous-catégorie par genre de bières peut sans doute être proposée sans méconnaître les recettes traditionnelles, les effets de mode et les tendances du marché. N’est -il pas regrettable que des bières brassées avec des ingrédients 100% français et dont les recettes sont revisitées soient parfois baptisées d’un anglicisme ? « Bière brune de garde », « bock français », « bière d’exportation », « bière d’Alsace », « bière vignifiée » et pourquoi pas demain « bière de Montagne », « Pils de Strasbourg », « Lager française », « bière naturelle , « bière de Bretagne » sont autant de registres à explorer, de concepts à lancer voire à codifier dans les dizaines d’années à venir.

Après, le développement d’un événement rassembleur et festif dédié à la brasserie et dupliqué sur le territoire national : la fête de la bière de noël. La Saint Patrick fait l’objet d’un active campagne de communication dans les débits de boissons tout comme le Beaujolais nouveau. Côté brassicole, que trouve-t-on ? Des fêtes de la bière en Alsace, dans le Nord de la France, des FestNoz dédié à la bière en Bretagne, des ersatz d’Oktoberfest à Paris… Il est possible de créer un « moment bière » dans l’année à une date dédiée qui – à force d’exercices – deviendrait une tradition. La bière de noël est une recette ancienne qui a été ressuscitée en 1985 sous la forme actuellement connue. Bière chaleureuse adaptée à la saison hivernale et à ses marchés de noël, le premier weekend de décembre pourrait être adapté pour le déploiement d’un tel évènement impulsé localement par les brasseurs.
Enfin, la création d’un label « Patrimoine brassicole remarquable ». Sans faire obstacle à des processus de classement de sites d’intérêt via les Directions Régionales des Affaires Culturelles (DRAC), ce label aurait vocation à préserver et valoriser certains sites, ou objets ou traditions. L’actuel label « Héritage Bière » utilisé dans la tourisme brassicole nordiste ne concerne en effet que la métropole lilloise et les brasseries en activité. Il ne prend pas en compte les sites historiques ni les vestiges du passé
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Pour protéger ses brasseries, la France n’a pas de loi sur la pureté de la bière et sans doute pas assez de buveurs pour consommer les volumes adéquats. Elle peut néanmoins mieux intégrer son héritage brassicole pour affronter plus sereinement l’avenir. Il reste alors une question en suspend : est-on encore capable de créer ce qui sera le patrimoine brassicole de demain ?
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(1) Les notions de patrimoine et d’héritage sont utilisés indifféremment par simplicité d’usagedans le présent article. Les deux notions correspondent cependant à des approches différentes. Voir S. EDELBLUTTE, Paysages et territoires autour des brasseries lorraines, colloque SaintNicolas de Port, Tome 1 p. 55.
(2) R. DUTIN, Dictionnaire historique de la brasserie française du 20eme siècle
(3) https://www.culture.gouv.fr/regions/drac-grand-est/actu/an/2024/brasserie-esperance
M Creusat, pour la Cité des Brasseurs, Novembre 2024
3 commentaires sur « Où est passé le patrimoine brassicole français ? »