Quelle bière buvait Emile Bellot dans « Le Bon Bock » d’Edouard Manet ?

La question mérite d’être posée, en toute subjectivité. Ce tableau de 1873 reproduit sur de multiples supports a été largement commenté. Il reste néanmoins une part d’ombre que les spécialistes de l’art, les amateurs d’histoire et les brasseurs n’ont pas totalement dissipé : quel type de bière boit Emile Bellot dans le célèbre tableau d’Edouard Manet ?

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Copyright Musée d’Art de Philadelphie

À la manière d’un détective brassicole, il convient d’aborder cette question méthodiquement, en scrutant la scène par cercles concentriques avant d’analyser la nature du breuvage mis en lumière par le peintre. 

Le buveur de bière qui a servi de modèle est l’imprimeur et graveur sur bois Emile Bellot (1857-1944), connaissance de bistrot puis ami de Manet (1). Personnage principal du tableau, il utilisera d’ailleurs cette image à partir de 1885 dans une revue périodique intitulée Le Bon Bock et destinée à la corporation des brasseurs et des cafetiers.

Le Bon Bock en 1885, en ligne sur Gallica

Aucun élément dans le sobre décor n’indique que la scène se déroule dans un estaminet même si l’ambiance générale, les habitudes de Manet et l’époque permettent de l’imaginer. Le Café Guerbois, situé Grande Rue des Batignolles à Paris, que Manet fréquentait assidûment, a sans doute inspiré la scène

Dans une atmosphère intimiste, presque familiale, Emile Bellot est face au visiteur, prêt à engager la conversation. L’absence de plan arrière et le décor brut casse la distance entre le personnage et le spectateur. Débonnaire et attablé avec décontraction, Emile Bellot se détend en fumant son tabac et en buvant un verre de bière, peut être après une journée de travail. 

Il tient dans sa main droite une longue pipe à tabac droite, sans doute en terre cuite, dont s’échappent des volutes de fumées. La pipe à tabac et le verre de bière s’offrent en miroir comme deux plaisirs complémentaires selon les usages de l’époque : « Le goût de la bière se marie le mieux avec le tabac à fumer. Aussi la pipe est elle la compagne idéale presque obligée du bock » (2)

Emille Bellot incarne-t-il un Alsacien ? Plusieurs éléments le suggèrent. En 1873, l’Aslace-Moselle est annexée par l’Empire Allemand depuis deux ans, et le sentiment patriotique reste vif. Bellot lui-même exprime cette ferveur dans sa revue : « Nos colonnes sont ouvertes à tout bon patriote français. Nos frères d’Alsace et de Lorraine sont conviés les premiers à apporter leur concours (…). (3). Autre indice : son chapeau, qui rappelle certains chapeaux traditionnels de l’iconographie alsacienne. Cette référence, conjuguée à celui de l’Alsace terre de bière, sont des marqueurs identitaires forts.

Et maintenant, le cœur du mystère, quelle est cette bière ambrée à la mousse légèrement épaisse ?

Il est déjà peu probable qu’il s’agisse d’une bière allemande. La ligne éditoriale du Bon Bock est ouvertement anti-brasseur allemand et prône la consommation de bière française. Un des objectifs affichés de la Revue était de : « combattre l’invasion de la bière allemande en préconisant la consommation de bière française » (3 précité). 

En 1873, il est fort à parier qu’il s’agisse d’une bière de fermentation basse, appelée alors bière Bock ou recette viennoise. Importée en France dès 1847 par la Brasserie Schutzenberger, elle était décrite ainsi en 1886 par le brasseur nantais E. Burgelin : « Brillante comme l’eau de roche, d’une couleur ambrée bien franche, d’un grand moelleux (…), la bière Bock n’eut pas de peine à séduire et charmer les palais les plus exigeants » (4)Aujourd’hui, nous parlerions d’uneLager ambrée

Et de quelle marque ? Sans photographie de la devanture du Café Guerbois, nous ne pouvons formuler que des hypothèses. Une piste plausible : la Brasserie Tourtel de Tantonville. À l’époque, elle dispose de nombreux débits de bière à Paris et assure une diffusion massive de ce nouveau type de bière. Précisons qu’elle n’a rien à voir avec la bière Tourtel sans alcool actuelle. A l’époque, il s’agit d’une grande brasserie industrielle dynamique, à la pointe de l’innovation (5). 

Le succès du tableau est tel qu’il sera reproduit sur des supports publicitaires de la Brasserie Perle de Schiltigheim avec notamment ce sous bock de 1930 de l’imprimeur F. Lenig. 

Une chose est sûre, l’identité exacte de la bière qu’Emile Bellot déguste dans Le Bon Bock reste une énigme. Et vous, quelle bière imagineriez-vous dans ce verre ?

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(1) « Manet fréquentait volontiers la cave Frontin, non loin du Gymnase, et les brasseries des environs. Ce fut là qu’il découvrit Emile Bellot, fumant sa pipe devant un bock e blonde… Du premier coup, Manet, (…) fut conquis par le pittoresque et la placidité de l’homme », 25 février 1923, journal L’homme Libre, en ligne sur Gallica

(2) Journal Le Bien Public 26 août 1892, en ligne sur Gallic

(3) Périodique Le Bon Bock, 21 février 1885, en ligne sur Gallica

(4) Journal L’exposition, 17 juillet 1886, E. BURGELIN, en ligne sur Gallica

(5) La brasserie de Tantonville, une épopée industrielle au 19ème siècle, B. TAVENEAUX, Edition MFB

M Creusat, pour la Cité des Brasseurs, Janvier 2025.

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