Histoire de la Brasserie Schutzenberger – Grande Brasserie de la Patrie (1740-2006)

Par Maxence Creusat

La brasserie Schutzenberger, historiquement orthographiée Schützenberger et également connue sous le nom de Grande Brasserie de la Patrie, est l’une des grandes brasseries historiques de Strasbourg et de Schiltigheim.

Découvrez toute l’histoire de la brasserie :

Ce qu’il faut en retenir :

Les Schutzenberger sont une dynastie brassicole née dans le quartier de la Krutenau à Strasbourg sous l’Ancien Régime. Cette dynastie débute avec Jean Daniel Schutzenberger, brasseur formé à Mannheim, qui épouse en 1766 la veuve du propriétaire de la « brasserie Royale ». Très vite, son établissement gagne en notoriété et son gérant s’impose comme une figure centrale de la corporation des brasseurs. En pleine Révolution, la brasserie change de nom pour devenir la Grande Brasserie de la Patrie. Sous sa direction, la maison acquiert prestige et solidité financière, posant les bases d’un empire brassicole familial appelé à durer plus de deux siècles.

L’archer chevauchant un bouc, ou sagittaire, symbole de la brasserie à la fin des années 1920 et traduction du mot allemand « Schutzenberger ».

Louis Schutzenberger (1802–1887) est un des pionniers de la révolution brassicole de la fin du 19eme siècle. Petit-fils du fondateur, c’est avec lui que la brasserie Schutzenberger entre dans la modernité. Visionnaire et attaché à l’esprit d’innovation, il bâtit très tôt des installations pour intégrer le rôle crucial du froid dans le brassage en installant en 1844 de vastes caves-glacières à Schiltigheim. Il introduit en 1847 la fermentation basse, dite « procédé bavarois », véritable révolution dans le paysage brassicole de l’époque. En 1866, il déménage sa brasserie à Schiltigheim et inaugure une brasserie moderne, l’une des plus belles d’Alsace. 

La salle de brassage, avec ses mosaïques et ses vitraux des frères Ott, 1936. Photo collection MC.

La Grande Brasserie de la Patrie est un site industriel à l’architecture exceptionnelle. Véritable village dans la ville, le site s’étend sur près de trois hectares et compte plus de vingt bâtiments, qui avaient tous une fonctionnalité propre. Construit et réaménagé en plusieurs phases — 1866, 1915 et les années 1930 — c’est une architecture industrielle fonctionnelle et raffinée. On y admire le kiosque avec son horloge à quatre faces construite en 1914, œuvre de l’architecte Langeloth, la splendide salle de brassage ornée de mosaïques et de vitraux des frères Ott, la salle de soutirage avec ses pignons et sa façade ornée de frise en arceaux, ou encore la tour de refroidissement de 1933, dernier témoin de ce type de bâtiment. Dans les années 20, un logo vient mythifier ce site : le sagittaire !

Vue de la cour de la brasserie, au milieu des années 1920. Au premier plan sur la gauche, le fameux kiosque avec son horloge à quatre faces. En arrière plan, la façade de l’atelier de soutirage, reconnaissable à ses pignons et ses fenêtres industrielles cintrées. Collection MC.

L’élégance et l’audace de la première femme PDG d’une brasserie : Rina Muller. Fille de Charles Walter, le sauveur de la brasserie, et légataire universelle d’Irène Schutzenberger, Rina Muller incarne le renouveau de Schutzenberger. Première femme à diriger une brasserie en France, elle impose une vision résolument moderne : « innover dans la tradition ». Solaire, charismatique, communicante talentueuse, elle sort la bière alsacienne de sa zone de confort et l’emmène vers de nouveaux horizons. Sous sa direction, la bière Schutzenberger s’invite dans les hôtels de luxe et sur les tables étoilées, figure dans les guides Relais & Châteaux, s’exporte jusqu’aux États-Unis, où elle est présentée en Californie à Paul Newman et Jack Nicholson. La brasserie obtient alors le Coq d’Or, récompense distinguant le savoir-faire artisanal français. Rina Muller est également à l’origine du Schutzenberger de la place Kléber, vitrine emblématique du groupe dessinée par Jean Nouvel : un projet audacieux, mais qui tourna court sur le plan commercial. Visionnaire, elle avait perçu avant tout le monde l’engouement naissant pour l’artisanat brassicole, elle, la patronne d’une brasserie industrielle attachée à la qualité de ses produits. 

Interview de Rina Muller dans le journal Alsace Soir, le 25/08/1987. En ligne sur le site de l’Ina.

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Sources et précisions méthodologiques : les nombreuses informations utilisées se recoupent souvent. Néanmoins, certains chiffres de volumes de production ou certaines dates peuvent varier légèrement, en fonction des sources. Les données finalement retenues sont celles issues des sources les plus anciennes, notamment la presse de l’époque, disponible sur Gallica, considérant qu’elles sont les plus justes puisque contemporaines des évolutions qu’elles décrivent. Certaines erreurs ont cependant été faites, notamment sur internet, puis reprises in extenso dans des articles ou ouvrages. 

Principales sources pour la réalisation du Podcast : Nicolas Stoskopf, Les Hatt ; Michel Hau et Nicolas Stoskopf, Les Dynasties Alsaciennes ; Philippe Voluer, La bière en Alsace ; Robert Dutin, Dictionnaire historique de la Brasserie Française ; Pierre Georges, Schiltigheim du moyen âge à nos jours ; Contributions collectives, Saisons d’Alsace, Variations Gambrinales ; Jean Louis Schliener, Le buveur Alsacien ; Julien Turgan, Brasserie Adelshoffen, ancienne maison Ehrahrdt Frères à Schiltigheim ; Bertrand Hell, L’Homme et la bière ; Jean Claude Colin, La bière racontée par la carte postale ; Jean Claude Colin et Jean Claude Potel Jehl, La bière en Alsace ; Contributions collectives, Schiltigheim l’industrieuse ; L’Opinion Économique et Financière, La bière française, La Brasserie d’Alsace ; Adolphe Seyboth, Brasseries et brasseurs de Strasbourg : du treizième siècle à nos jours ; Ferdinand Reiber, Études Gambrinales, Histoire et archéologie de la bière en principalement de la bière à Strasbourg, Brasseurs, l’Alsace sous pression, de Dupuy Georges, L’express, 7/03/1996 ; Rina Muller, Retour aux sources, Le Monde, 2/03/1991, Rina Muller, PDG de la Brasserie Schutzenberger, 21/04/1991. Sites internet généralistes : Gallica, Retronews, Le Monde, Les Échos, Ina, DNA, Deutsche Digitale Bibliothek. Sites internet brassicoles : http://www.biermuseum.net/, https://www.brassicol.fr, https://inventaire.grandest.fr/gertrude-diffusion/dossier/IA67013875, Archives personnelles (livres de compte – correspondances commerciales – documents publicitaires internes). Archives Départementales du Bas-Rhin, notamment le fonds 80J.