Les Alsaciens, brasseurs dans les colonies (1880-1960)

Hommel, Koebel, Kettner ou Huhn : ces Alsaciens ont été fondateurs ou directeurs de brasseries en Algérie ou en Indochine pendant la colonisation, développant dans ces territoires un savoir-faire et une industrie brassicole encore présents aujourd’hui.

Un brasseur alsacien construisant son usine en Algérie en 1880. Image d’illustration créée par ChatGpt.

Au cours des 18e et 19e siècles, l’Alsacien est voyageur. Pour des raisons économiques ou à la suite des conséquences de la guerre et des annexions (1), de nombreux Alsaciens ont émigré, en France, aux États-Unis, mais aussi dans les colonies.

Une étiquette générique pour une « Bière coloniale », fabriquée spécialement pour supporter le voyage vers les territoires lointains.

La brasserie dans les colonies est une industrie nouvelle dont les débuts se heurte à de multiples difficultés.

La tâche était complexe : accès impératif à une eau pure, conditions climatiques défavorables au brassage en fermentation basse, nécessité de froid industriel, main-d’œuvre locale non qualifiée, importation d’outils de production volumineux, approvisionnement aléatoire en orge (cultivée localement ou importée), pénurie de verre et de contenants… Les brasseurs ont donc dû adapter leur outil de production européen afin de produire des « bières fabriquées sur place, sans addition d’alcool ni d’antiseptiques », comme le mentionnaient les réclames de l’époque (4).

À cet égard, entre la construction des brasseries et la disponibilité effective de bière brassée localement, il s’est souvent écoulé plusieurs années pour mettre au point un système de production stable et de qualité (5). 

Ces brasseries ne produisaient pas que de la bière mais aussi de l’eau gazeuse, des sodas et surtout de la glace, grâce aux machines à glace comme la machine des frères Carré (6).

Alfred HOMMEL, un brasseur strasbourgeois dans le Tonkin

Alfred Hommel, né en 1860 à Strasbourg, arrive en Indochine dans la province du Tonkin, en 1886. Il crée en 1892 une brasserie qui va monter progressivement en puissance. 
Les débuts sont difficiles : en 1897, une pénurie de glace affecte durement la production (7). L’humidité du climat et les conditions d’hygiène génèrent également des qualités de bière variables. En 1900, des brassins sont gâtés par des germes, si bien que M. Hommel est obligé de faire de la réclame pour rassurer sa clientèle (8).

La brasserie Hommel, vers 1910, CPA ancienne. Collection MC.

En 1902, la brasserie est pleinement opérationnelle, et la qualité de la bière s’améliore. À force de persévérance, la brasserie devient l’une des plus importantes d’Indochine. Alfred Hommel décède en 1907, et la brasserie est reprise par sa veuve.

Dépôt de marque de 1912 de la Brasserie d’Hanoï mentionnant la Veuve Hommel. En ligne sur le remarquable site : https://www.biermuseum.net/

Son fils, tout juste diplômé de l’École de Brasserie de Nancy, reprend ensuite l’usine, qui devient une société anonyme. Elle emploie 45 ouvriers, dont deux Européens (chef mécanicien et chef de fabrication). Un système complet de traitement de l’eau (aération, décantation, filtration) est mis en place. Grâce à des matières premières de qualité et à la pasteurisation, la bière devient réputée, notamment comme « fournisseur des hôpitaux » (9).

En 1922, la brasserie produit 7 000 hectolitres de bière, débités dans des établissements comme les Brasseries du Coq d’Or et de Hanoï. Durant cette période, les avancées techniques font de l’usine un outil performant (10).

La brasserie Hommel tente également la culture de l’orge et du houblon dans le Yunnan et intègre le riz comme ingrédient de brassage (11).

En 1928, la Société des Brasseries et Glacières d’Indochine (BGI) rachète les actions et absorbe la Brasserie Hommel.

Une chope de la Brasserie Hommel, vers 1920. Collection MC.

Les brasseurs alsaciens en Algérie française

De nombreux brasseurs alsaciens ont émigré en Algérie, alors département français, pour fonder ou travailler dans des brasseries. D’après les travaux d’Alexis Keller, qui a dressé la liste des Alsaciens partis en Algérie entre 1830 et 1870 (12), on retrouve 62 personnes ayant pour profession déclarée « brasseur » ou « brasseur-tonnelier ». Ce volume témoigne de l’ampleur du phénomène (13). Fort logiquement on retrouve ces patronymes alsaciens dans l’annuaire des Brasseries et Malteries de 1901 (14). On dénombre alors 25 brasseries. 

Un réseau local de brasseurs se développe également. La Brasserie Kling de Mustapha ainsi accueille plusieurs brasseurs ou garçons brasseurs, probablement pour les former et les loger à leur arrivée de métropole (15).

On y produit notamment des « bières de Strasbourg » (bière de fermentation basse, équivalent de la lager actuelle).

Lettre manuscrite de 1880 de M. Poizat, négociant à Alger, vendant une bière de Strasbourg. Collection MC.

L’iconographie brassicole alors utilisée en Algérie française mêle symboles classiques (étoile des brasseurs, coq) et le croissant de lune.

Dépôt de marque de la Brasserie l’Algérienne d’Oran, 1898, en ligne sur https://www.biermuseum.net/ ; Publicité pour la Brasserie d’Alger, en 1908 (collection MC).

Par contre, la réclame est clairement destinée à la clientèle européenne quand on observe la composition des cartons ou affiches (une danaïde drapée en tunique romaine pour la Brasserie l’Algérienne, un européen en costume avec beaucoup d’embonpoint pour la Gauloise à Alger) (16).

Charles Fréderic Kettner, un Alsacien à Oran

Charles Frédéric Kettner (Strasbourg, 20 mai 1844 – Oran, 14 janvier 1899) fonde la brasserie « L’Algérienne » à Oran en 1898 (route de Sidi Chami). Ancien négociant viticole, il installe la brasserie près de la gare de Karguentah, facilitant l’acheminement des marchandises.

Il meurt peu après l’ouverture, et est remplacé par un autre Alsacien, Jean Georges Koebel (né le 18 mars 1875 à Lampertheim – mort en 1942 à Oran).

Comme en Indochine, les défis liés à l’approvisionnement en matières premières et en eau sont majeurs. La brasserie utilise de l’orge cultivée localement (17). Le manque de bouteilles entraîne la mise en place d’un système de consigne en 1900.

La production atteint 10 000 hectolitres en 1903, puis 12 000 en 1913. La brasserie surmonte plusieurs crises : incendie en 1929, décès de M. Koebel en 1942, grève historique en 1952.

Logo peint par la verrerie Galbi de Toul vers 1930 pour la Brasserie d’Oran.

La Brasserie d’Alger : capitaux franco-belge, direction alsacienne

Fondée en 1906 par des industriels français et belges, la brasserie s’implante dans le quartier du Jardin d’Essai, choisi pour la qualité de son eau.

Entête de facture de 1960 avec vue de la Brasserie. Collection MC.

La brasserie est connue pour sa marque phare : « La Gauloise ». 

Comme ailleurs, la brasserie fait face aux défis climatiques et logistiques. Le site est sélectionné avec soin (murs épais, caves fraîches). Inaugurée en 1908, la brasserie produit 5 000 hectolitres cette année-là, 17 000 en 1913, et continue sa croissance (1923, 1927, 1936).

Elle devient la plus grande brasserie d’Algérie : 60 ouvriers en 1936, 150 après la seconde guerre mondiale en 1948.

Après la guerre d’Algérie (1954-1962), les anciennes brasseries coloniales deviennent des entreprises publiques ou semi-publiques et la page de l’épopée des alsaciens brasseurs se clôt.

Carte postale, Vers 1910. Collection MC.

La Brasserie Wolf de Constantine, allemande ou alsacienne ?

La Brasserie Wolf, « plus ancienne d’Algérie » selon la réclame de l’époque, est souvent donnée en exemple pour illustrer l’émigration de nature germanique (allemande ou alsacienne). Les amateurs d’histoire ont longtemps été divisés sur cette question. Après recherches, il apparaît que George Jacob Wolf, son fondateur, est né en 1837 à Siebeldingen, dans le Palatinat. Il était donc Allemand. 

Une blonde, une brune, de la Brasserie Wolf. Partie haute d’un éventail publicitaire, Vers 1920. Collection MC.

Notes et sources :

(1) Nicolas STOSKOPF, « Quitter l’Alsace pour faire fortune : le cas des entrepreneurs du XIXe siècle », en ligne sur Persée. 

(2) Nicolas STOSKOPF, « La diaspora des brasseurs alsaciens au XiXe siècle », Revue d’Alsace, L’Alsace, terre de migrations, N°150, 2024, P. 55.

(3) « Nouvelles bières des anciens empires coloniaux », en ligne sur beer-studies. 

(4) Voir les nombreuses réclames pour les brasseries indochinoises dans l’Avenir du Tonkin, en ligne sur retronews.

(5) 1892–1900 pour la Brasserie Hommel, voir H. Cuchérousset, L’industrie de la bière au Tonkin, L’Éveil économique de l’Indochine, 4 juin 1922

(6) https://tracesdefrance.fr/2018/05/12/carre-ferdinand-edmond-ingenieurs/

(7) L’Avenir du Tonkin, 1er septembre 1897, cité dans la base entreprises-coloniales, en ligne.

(8) L’Avenir du Tonkin, 16 septembre 1900, cité dans la base entreprises-coloniales, en ligne.

(9) L’avenir du Tonkin, année 1936, en ligne sur retro-news. La bière produite est décrite comme de « procédé Pilsen et de Munich », soit de fermentation basse.

(10) La Brasserie Hommel, base entreprises-coloniales, en ligne.

(11) L’industrie de la bière au Tonkin, H. Cuchérousset, L’Éveil économique de l’Indochine, 4 juin 1922

(12) https://archives.strasbourg.eu/n/alexis-keller-les-alsaciens-en-algerie-entre-et/n:385

(13) Ce chiffre doit être pris comme une tendance. En effet ce listing ne recense pas exhaustivement tous les Alsaciens émigrants en Algérie ; certains sont revenus, et rien ne prouve qu’ils soient tous restés brasseurs une fois sur site. Mais la profession de brasseur dans les émigrés est sur-représentés, ce qui témoigne à minima, au fil des années, d’un débouché sur site communiqué de bouche-à-oreille entre émigrants.

(14) Annuaire Français de la Brasserie et de la Malterie, 1904, collection privée. 

(15) Voir 12 Précité

(16) Visible sur le site de ce collectionneur : https://pubdebiere.com

(17) La Brasserie l’Algérienne à Oran, base entreprises-coloniales, en ligne.

(18) La Dépêche Algérienne, 25 mars 1907 ; M. HUHN cité comme diretceur de la Brasserie en 1912 dans les Annales de la Brasserie et de la Distillerie, 1912 – en ligne Gallica. Selon l’annuaire des Brasseries et malteries de 1901, la seule brasserie dans l’Ain dans l’arrondissement de Bourg est la Brasserie Régionale Jumel TH et Cie. 

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