Histoire de la Brasserie du Pêcheur – Fischer (1821-2009)

Vue de la Brasserie du Pêcheur au début des années 1920. Collection MC.

Découvrez notre Podcast retraçant toute l’histoire de la brasserie :

Podcast La Cité des Brasseurs – La Brasserie du Pêcheur – Fischer

Ce qu’il faut en retenir :

Le nom de la brasserie provient de son fondateur, Jean-Frédéric Fischer, qui ne la dirigea que pendant seize années. La célèbre Brasserie du « Pêcheur » n’est en réalité que la traduction française du nom « Fischer ».

La Brasserie Fischer est une entreprise qui mit très tôt en place une politique de croissance externe fondée sur l’absorption d’autres brasseries. Au tout début du XXᵉ siècle, en moins de dix ans, elle absorbe six brasseries : la Brasserie de la Hache Muhleisen en 1903 à Schiltigheim, la Brasserie de l’Aigle à Surbourg en 1904, la Brasserie du Rhin à Schiltigheim en 1905, ainsi que la Brasserie Nico de Colmar, la Brasserie Amos de Wasselonne et la Brasserie de la Ville de Paris en 1914. Cette frénésie d’absorptions, assez originale pour l’époque, symbolise – pour cette première vague – le passage des brasseries-auberges aux brasseries-usines, avec toutes les conséquences économiques, financières, matérielles et hygiéniques que ce processus implique.

Tôle de la brasserie vers 1900, mettant en valeur sa « bière spéciale ». Collection MC.

Le logo de la Brasserie Fischer, le Fischermännele, est devenu un véritable symbole de l’identité alsacienne. Les années 1930 sont celles de l’expansion commerciale et du développement du marketing. Pendant quelques années, deux identités visuelles coexistent au sein de la brasserie :

D’une part, un angelot, représentant un pêcheur mythologique muni d’un trident, terrassant une bête marine. Ce dessin est inspiré d’une grande sculpture de L. Faivre, autrefois installée dans la salle du restaurant de la rue du Jeu-des-Enfants, transférée ensuite à la Brasserie Fischer de Schiltigheim, et visible aujourd’hui à la Brasserie de l’Espérance-Heineken.

A gauche, la sculpture originale de l’angelot, photographiée en 2006 lors de l’exposition Générations Brasseurs à Schiltigheim. A droite un sous-bock des années 1920 issu de la cartonnerie Saint Marguerite dans les Vosges. Collection MC.

D’autre part, le bonhomme Fischer, ou Fischermännele, qui apparaît pour la première fois en 1933. L’histoire raconte que Léon Braun, directeur général de la brasserie, commanda alors un calendrier éphéméride. L’illustration fut confiée à un architecte de l’Œuvre Notre-Dame, dont l’identité reste inconnue. Il dessina cet enfant assis sur un tonneau, buvant une grande chope de bière, avec en arrière-plan un paysage alsacien, un champ de houblon et la silhouette de la cathédrale de Strasbourg.

Le dessin originale du bonhomme Fischer. Collection MC.

Le bonhomme Fischer finira par s’imposer. Il remplacera l’angelot, mais aussi l’Alsacienne souriante ou le vieil homme rieur, testés pendant l’entre-deux-guerres. En 1946, il est retenu pour illustrer les calendriers et se déclinera sur de nombreux supports : sous-bocks, boîtes de bière, bouteilles, étiquettes, verres et plaques émaillées.

Le calendrier éphéméride de la Brasserie Pêcheur de 1946.

La Brasserie Fischer a toujours eu dans son ADN un esprit d’innovation, brassant des bières de spécialité, des bières originales et puis des bières aromatisées. Dès 1952, constatant le fort effet saisonnier de la consommation de bière, la brasserie perçoit l’attractivité des bières de fêtes pendant la période de Noël avec la Fischer Gold. Pour en assurer la publicité, c’est un père Noël qui assure la vente. Cette bière sera ensuite transformée pour devenir une bière « super-luxe », destinée à une clientèle jeune et aisée. En 1966, elle obtient le monopole pour une boisson fermentée hygiénique russe, le Kwass, qu’elle tente d’introduire sur le marché. L’essai se soldera par un échec.

La Brasserie a tenté de diversifier son offre et d’étendre le marché des boissons fermentées avec le Kwass, qui fut un échec.

Par la suite, sous la direction et l’impulsion de Michel Debus, la brasserie lance une véritable révolution avec des bières originales (Kriecker, 3615 Pêcheur) puis aromatisées (Adelscott, Desperados, Kingston, Khirov/Kriska).

La bière 3615 Pêcheur, bière amoureuse brassée avec des ingrédients présentés comme aphrodisiaque (ginseng, gingembre, cardamone,ginkgo bolobae, myrte etc..). Cette bière pouvait se commander via le Minitel.

Ces dernières bières vont doper la consommation dans le marché très segmenté des années 1990, tout en accélérant la dépréciation de l’image des bières industrielles, dont la qualité de certaines s’est dégradée à la suite d’une hyper-rationalisation des procédés de brassage et d’une optimisation des matières premières.

Sous bock rectangulaire de grand format qui marqua les esprits au cours des années 1990-2000. Et ce slogan : « Très Desperados, très frappé » ainsi que la Salamandre. Collection MC.

La Brasserie du Pêcheur et son PDG Michel Debus restent connus dans la mémoire collective pour le bras de fer européen autour de la loi allemande de pureté de la bière (Reinheitsgebot). L’Allemagne, grand pays de tradition brassicole, voit d’un mauvais œil l’essor de la brasserie alsacienne sur son marché. En 1971, 40 % des bières exportées vers l’Allemagne proviennent de la Brasserie du Pêcheur ; en 1980, 13 % de sa production est vendue en RFA. Ce dynamisme irrite les brasseurs allemands, qui invoquent la loi de pureté datant de… 1516 !

Michel Debus raconte la situation dans un article du Monde daté du 17 juillet 1984 :

« Les laboratoires allemands, financés par les brasseurs, venaient prélever quelques bouteilles dans les rayons des supermarchés. Ils laissaient une étiquette : “Ces bières sont à l’analyse.” Puis, quelques jours plus tard : “Ces bières sont soupçonnées de ne pas respecter la loi de pureté.” À force, tous mes acheteurs se sont découragés. »

Cette loi stipule que, pour la fabrication d’une bière de fermentation basse, seuls le malt d’orge, le houblon, la levure et l’eau peuvent être utilisés. Or, les brasseurs français ajoutent souvent du maïs ou du riz pour stabiliser la bière. Ces ingrédients, détectés par les laboratoires allemands, permettent alors d’exclure les bières françaises du titre même de « bière ». Considérant cette pratique comme discriminatoire et contraire à la libre circulation des marchandises garantie par les traités européens, Michel Debus engage une bataille juridique devant la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE).

Après plusieurs années d’un combat acharné, la CJCE lui donne raison le 12 mars 1987. Seul contre tous, il remporte une victoire juridique historique.

Cette étiquette Fischer Pils pour le marché allemand est facétieuse… Avec sa mention : « …Schon immer nach dem Deutschen Reinheitsgebot gebraut » (…Toujours brassée selon la loi de la pureté de la bière), elle est un clin d’œil au combat de Michel Debus.

Le berceau de la Brasserie Fischer était-il la Brasserie de l’Ours Blanc ? C’est une affirmation largement reprise par la presse ces vingt dernières années, mais qui est… fausse. Il s’agit d’une approximation historique née dans les années 1960.

Etiquette pour la bière de l’Ours Blanc, Wiss Baere Bock, appartenant à la Brasserie Pêcheur. Une affiche sur carton avec le même logo était présente dans les locaux de la brasserie de Schiltigheim.

Le véritable berceau de la brasserie s’appelait Brasserie au Pêcheur – ou Brauerei Zum Fischer selon les époques. La Brasserie du Pêcheur/Fischer fut créée 54 rue du Jeu-des-Enfants à Strasbourg. Une autre brasserie, située 28 place Kléber, portait le nom de l’Ours Blanc et existait depuis 1715. Il est attesté que, dans les années 1930, cette Brasserie de l’Ours Blanc de la Place Kléber était un débit appartenant à la Brasserie du Pêcheur de Schiltigheim, et qu’après-guerre, ce bistrot appartenait à la brasserie. Lorsque l’établissement ferma, la raison sociale – appartenant à Fischer – fut reprise pour le site de la rue du Jeu-des-Enfants, sous l’appellation « Ours Blanc » ou « Wisse Baere ». Ce restaurant devint une véritable institution alsacienne dans les années 1970. Par raccourci historique, la brasserie de Schiltigheim désigna son bâtiment historique par une raison sociale située géographiquement ailleurs et… reprise postérieurement !

Différentes générations de canettes de bière Fischer, de la première dans les années 1950 au format 50 Cl des années 2000. Collection MC.

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Sources et précisions méthodologiques : les nombreuses informations utilisées se recoupent souvent. Néanmoins, certains chiffres de volumes de production ou certaines dates peuvent varier légèrement, en fonction des sources. Les données finalement retenues sont celles issues des sources les plus anciennes, notamment la presse de l’époque, disponible sur Gallica, considérant qu’elles sont les plus justes puisque contemporaines des évolutions qu’elles décrivent. Certaines erreurs ont cependant été faites, notamment sur internet, puis reprises in extenso dans des articles ou ouvrages.

Principales sources pour la réalisation du Podcast : Nicolas Stoskopf, Les Hatt ; Michel Hau et Nicolas Stoskopf, Les Dynasties Alsaciennes ; Philippe Voluer, La bière en Alsace ; Robert Dutin, Dictionnaire historique de la Brasserie Française ; Pierre Georges, Schiltigheim du moyen âge à nos jours ; Contributions collectives, Saisons d’Alsace, Variations Gambrinales ; Jean Louis Schliener, Le buveur Alsacien ; Julien Turgan, Brasserie Adelshoffen, ancienne maison Ehrahrdt Frères à Schiltigheim ; Bertrand Hell, L’Homme et la bière ; Jean Claude Colin, La bière racontée par la carte postale ; Jean Claude Colin et Jean Claude Potel Jehl, La bière en Alsace ; Contributions collectives, Schiltigheim l’industrieuse ; L’Opinion Économique et Financière, La bière française, La Brasserie d’Alsace ; Adolphe Seyboth, Brasseries et brasseurs de Strasbourg : du treizième siècle à nos jours ; Ferdinand Reiber, Études Gambrinales, Histoire et archéologie de la bière en principalement de la bière à Strasbourg, Avis n°96-A-09 du 9 juillet 1996 relatif à la prise de contrôle de la société Brasserie Fischer et de sa filiale Grande Brasserie alsacienne d’Adelshoffen par la société Sogebra du Conseil de la Concurrence ; Sites internet généralistes : Gallica, Retronews, Le Monde, Les Échos, Ina, DNA, Deutsche Digitale Bibliothek. Sites internet brassicoles : http://www.biermuseum.net/https://www.brassicol.frhttps://inventaire.grandest.fr/gertrude-diffusion/dossier/IA67013876, Archives personnelles (livres de compte – correspondances commerciales – documents publicitaires internes). Archives Départementales du Bas-Rhin, notamment le fonds 80J.