Histoire de la Brasserie Adelshoffen – Ehrhardt Frères (1860-2000)

Vue de la Brasserie Adelshoffen au début des années 30. Collection MC.

Découvrez notre Podcast retraçant toute l’histoire de la brasserie :

Ce qu’il faut en retenir :

La Brasserie Adelshoffen est la seule des « cinq fantastiques » à ne pas être originaire de Strasbourg. En ce sens, elle est donc une brasserie schilickoise «chimiquement pure ». Ses cousines schilickoises ont toutes une ascendance strasbourgeoise.

Dès le début de son activité, à une époque où le marché brassicole restait essentiellement local ou régional, la Brasserie des frères Ehrhardt a visé l’international. En 1885, elle exportait en France mais aussi en Turquie, Argentine, Porto Rico, Brésil… Pour cela, alors que les moyens de transport et de communication étaient plus limités qu’aujourd’hui, les frères Ehrhardt avaient mis en place des « agents exclusifs ou dépositaires » par pays — ce que l’on appellerait aujourd’hui des distributeurs exclusifs. La bouteille  de bière Adelshoffen sera d’ailleurs un vecteur puissant d’exportation de la brasserie. 

Collage et dessin d’Emile Edgar OBERLIN (1921-1999), à partir du Neueste Illustrierte – 1934. Collection MC.

Dirigée par une famille protestante marquée par une morale exigeante, la brasserie s’est distinguée par une politique sociale dite « paternaliste ». Il s’agissait d’améliorer la condition de vie ouvrière (les épouses des brasseurs étaient notamment actives dans l’œuvre social La Goutte de Lait (1912) visant à lutter contre la mortalité infantile). Une bibliothèque et des cours de français étaient également mis à disposition des ouvriers, tout comme un système d’allocations familiales et de retraite. Enfin, la Brasserie avait mis en place un savant système de jetons rachetés pour le quota de bière gratuite non consommé par les ouvriers afin de lutter contre l’alcoolisme. 

C’est peut-être la brasserie alsacienne dont la trajectoire historique a été la plus marquée par les conséquences des trois guerres : 1870, 1914-1918 et 1939-1945. À chaque fois, les conflits ont entraîné des bouleversements économiques et industriels et ont imposé des choix stratégiques décisifs.

Après la défaite de 1870 et l’annexion de l’Alsace-Moselle, le marché français se ferme progressivement aux brasseurs alsaciens. Les frères Ehrhardt, avec une clairvoyance remarquable, anticipent la fermeture du marché français en bâtissant un empire brassicole à Bar-le-Duc qui deviendra les Brasseries de la Meuse. En 1883, les taxes rendent prohibitive l’exportation de bière alsacienne vers la France de l’intérieur. Adelshoffen est fusionnée-absorbée avec la brasserie Schilickoise Hahnenbräu pour devenir la Strassburger Münsterbräu. En perdant son nom et sa marque « Ehrhardt Frères », déjà renommée depuis près de 40 ans, l’identité de la brasserie se dilue.

Timbre publicitaire de la Brasserie Strassburger Münsterbrau vers 1905-1910 (collection MC). On y retrouve les éléments caractéristiques des deux brasseries : la double couronne des frères Ehrhardt, en haut à droite à la place de la lune, et le Coq Blanc sur la lune dégustant une bière (registre de marque de la Brasserie Strassburger Münsterbräu de 1896 sur le remarquable site http://www.biermuseum.net/)

En 1918, après la victoire française, la société Strassburger Münsterbräu —dèsormais à capitaux allemands — est mise sous séquestre. Elle passe sous le giron de la Brasserie Fischer en 1922, qui rachète 72 % du capital. Depuis cette date, Adelshoffen n’est plus totalement indépendante, même si son autonomie a été respectée par la Brasserie Fischer, au moins jusqu’en 1996 avec la prise de contrôle par la Sogebra.

La Seconde Guerre mondiale frappe de plein fouet les brasseries alsaciennes. Alors qu’Adelshoffen produisait 300 000 hl en 1939, le volume tombe à 83 000 hl pendant le conflit. Il faudra attendre 1966, soit vingt ans après la fin de la guerre, pour retrouver les niveaux de production d’avant-guerre. Les lourds dommages de guerre subis par la Brasserie Pêcheur lors du bombardement du 11 août 1944, ainsi que les efforts financiers consentis pour reconstruire son outil de production, ont sans doute freiné les investissements sur le site d’Adelshoffen au début des années 1950.

Au gré de ces trois conflits, les actionnaires historiques majoritaires de la Brasserie Ehrhardt Frères deviennent actionnaires minoritaires d’une brasserie qui ne porte plus le patronyme familial (en 1871 puis en 1902). Puis, en 1918, ils ne retrouvent pas leur position d’avant-guerre et passent sous le contrôle de celui qui était leur concurrent numéro un en 1908 !

L’Adelshoffen avec ses cousines Adelscott, à la fin des années 80. Photo MC.

Adelshoffen fut une brasserie précurseur, créant en 1982 la première bière aromatisée avec l’Adelscott, une bière au malt à whisky. Ce succès commercial exceptionnel porta (et emporta !) la brasserie : en 1993, l’Adelscott représentait un tiers des volumes de production d’Adelshoffen. Cette recette singulière fut ensuite reprise et brassée par la maison mère Fischer. Première pierre dans le jardin de la bière authentique, cette innovation bouleversera le paysage brassicole européen. Michel Debus, maître-brasseur et figure tutélaire du milieu brassicole alsacien – qui fut un des inspirateurs de cette révolution, évoquait cette évolution avec une certaine fatalité.

Michel Debus (1926-2022), ancien PDG de la brasserie Fischer et Adelshoffen, père de la bière aromatisée. Extrait de Route 67, le 4 janvier 2017, Portait de Michel Debus, l’un des maîtres de la bière alsacienne, France 3 Grand Est, disponible sur YouTube.

La fermeture, en juillet 2000, a été vécue comme la plus brutale et la plus violente du paysage brassicole alsacien. Après une brève séquestration du directeur du personnel, finalement évacué par le SAMU, les ouvriers menacèrent de faire exploser deux citernes à l’aide d’un dispositif de mise à feu. Ce conflit social, fortement médiatisé, prit fin à la fin de l’été 2000 avec un dispositif d’accompagnement. Depuis quelques années, la brasserie avait été « spécialisée » dans la production de bières premier prix pour des marques de distributeurs. Les volumes furent alors transférés à la Brasserie de Saint-Omer. Ainsi, la Brasserie Ehrhardt-Adelshoffen, première brasserie bas-rhinoise au début du XXᵉ siècle, ne put entrer dans le XXIᵉ siècle.

Dans les dernières années de la brasserie, Adelshoffen est transformée en bière fortement alcoolisée type Navigator, dans un format et une identité ne correspondant pas à son histoire. C’est le crépuscule de la marque.

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Sources et précisions méthodologiques : les nombreuses sources utilisées se recoupent souvent. Néanmoins, certains chiffres de production ou certaines dates peuvent varier légèrement (1858, 1862 ou 1864 par exemple). Les données finalement retenues sont celles issues des sources les plus anciennes, notamment la presse de l’époque, disponible sur Gallica, considérant qu’elles sont les plus justes puisque contemporaines des évolutions qu’elles décrivent. Certaines erreurs ont cependant été faites, notamment dans les revues de généalogie des années 60, puis reprises depuis, tout comme certaines imprécisions sur l’identité des frères Ehrhardt. Heureusement, les ouvrages de Nicolas STOSKOPF permettent de dissiper ces questionnements, et bien sûr la « bible » sur les Hatt.

Principales sources pour la réalisation du Podcast : Nicolas Stoskopf, Les Hatt ; Michel Hau et Nicolas Stoskopf, Les Dynasties Alsaciennes ; Philippe Voluer, La bière en Alsace ; Robert Dutin, Dictionnaire historique de la Brasserie Française ; Pierre Georges, Schiltigheim du moyen âge à nos jours ; Contributions collectives, Saisons d’Alsace, Variations Gambrinales ; Jean Louis Schliener, Le buveur Alsacien ; Julien Turgan, Brasserie Adelshoffen, ancienne maison Ehrahrdt Frères à Schiltigheim ; Bertrand Hell, L’Homme et la bière ; Jean Claude Colin, La bière racontée par la carte postale ; Jean Claude Colin et Jean Claude Potel Jehl, La bière en Alsace ; Contributions collectives, Schiltigheim l’industrieuse ; L’Opinion Économique et Financière, La bière française, La Brasserie d’Alsace ; Sites internet généralistes : Gallica, Retronews, Le Monde, Les Échos, Ina, DNA, Deutsche Digitale Bibliothek. Sites internet brassicoles : http://www.biermuseum.net/, https://www.brassicol.fr, https://inventaire.grandest.fr/gertrude-diffusion/dossier/IA67013879, Archives personnelles (livres de compte – correspondances commerciales – documents publicitaires internes). Archives Départementales du Bas-Rhin.