Aujourd’hui, donner de la bière, même faiblement alcoolisée, à une femme allaitante paraît dangereux et anachronique. Pourtant, à une époque où l’allaitement des enfants était confié à des nourrices, c’était une pratique fortement conseillée. Retour sur cette page de l’histoire brassicole.

La bière pour nourrice, une pratique culturelle fondée sur les qualités nutritives de la bière
La « bière pour nourrice » était historiquement recommandée aux femmes allaitantes, notamment en France et en Belgique, surtout au XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle.
Parmi les traces les plus anciennes de cet usage, on retrouve ce conseil dans le Traité nouveau, Bastiment de Receptes, rédigé en 1544 à Anvers (1) :
« Pour faire avoir abondance de lait aux nourrices, Prens bière ou cervoise nouvelle (…) »
C’est à partir de 1880, avec les progrès de l’industrie brassicole, que se développe ce type de bière spécifique, dénommée « bière de nourrice ». Il s’agit d’une bière très faiblement alcoolisée (moins de 2 %), riche en malt. Les arguments ne manquent pas pour vanter ses qualités.
Cette bière est dite « nourrissante », perçue comme favorisant la lactation grâce à la présence de la lupuline du houblon et à ses qualités nutritives : apports en vitamines (en particulier B12), en nutriments et en sels minéraux (2). Elle permettrait à la nourrice (ou à la mère) de garder ses forces et donc de bien allaiter les enfants :
« Enfin, lorsque les seins de la mère s’épuisent prématurément, la bonne bière est le meilleur tonique que l’on puisse prescrire pour relever les forces et ramener la sécrétion du lait. » (3)
Elle était d’ailleurs aussi conseillée aux personnes convalescentes, pour « reprendre des forces ».
C’est aussi une bière dite « hygiénique », considérée comme une alternative saine à d’autres boissons. À une époque où l’eau potable était de qualité inconstante, cette bière était souvent perçue comme plus sûre — a fortiori quand elle était pasteurisée (dès 1896).

En 1873, on lit ainsi dans les Archives médicales belges (4) :
« Parmi les nourrissons confiés aux femmes de la campagne, ceux qui sont allaités dans les départements où la bière est d’usage populaire offrent la mortalité la moins élevée. »
La consommation de ce type de bière peu alcoolisée était aussi encouragée pour lutter contre la consommation de vin par les nourrices.

Une pratique préconisée par les revues médicales du XIXᵉ siècle, devenue un argument commercial
En 1882, la bière Fanta pour nourrices est (5) :
« conseillée par les médecins et les hygiénistes aux mères pendant la grossesse et aux nourrices pendant l’allaitement »
En 1896, on retrouve dans La Gazette Médicale de Paris (6), entre les publicités pour les purgatifs antiseptiques et le chloroforme, des réclames pour « La nourrice », bière brassée par la brasserie du Chardon :
« recommandée particulièrement aux Nourrices, Convalescents et Malades ».
Ces bières étaient d’ailleurs disponibles dans les hôpitaux et les maternités.
Les publicités regorgent de formules savoureuses et aujourd’hui anachroniques:
« Maman avait soif, bébé avait faim, bière nourrice Fanta fera deux heureux. » (Réclame de 1949)

Un développement fulgurant au début du XXᵉ siècle
La Blondine, Vitalina, Galacta, Bière Lacta, La Bienfaisante, Bière galactogène, La Nourricière… De nombreuses brasseries développent des bières pour nourrices dès le début du XXᵉ siècle (7).
Fort logiquement, certains brasseurs développèrent ce que l’on appellerait aujourd’hui du lobbying. Ainsi, en 1910, dans le cadre de la publicité pour sa bière Vitalina, la brasserie parisienne Karcher missionne une entreprise pour démarcher les sages-femmes de Paris et leur remettre un carnet spécial consacré à cette bière (8).

La politique nataliste du gouvernement de Vichy en 1943
Pendant la guerre, sous l’effet des politiques natalistes du gouvernement de Vichy et de la pénurie de certains aliments, les nourrices bénéficient d’une ration d’un litre de bière par jour (9).
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Les publicités de ces bières sont aujourd’hui de véritables trésors d’anachronisme, tant les connaissances médicales et les recommandations alimentaires pour les femmes allaitantes ont évolué. Comme le rappelle l’ethnologue Bertrand Hell (10) :
« Pendant longtemps, la bière fut considérée avant tout comme un aliment, au même titre que le pain. »
La bière pour nourrices a d’ailleurs une cousine : le « bock des familles », bière faiblement alcoolisée destinée à la consommation familiale — y compris celle des enfants. On se rappelle ainsi que les enfants pouvaient encore boire de la bière à la cantine jusqu’en… 1956 ! Mais c’est une autre histoire.
Sources :
(1) Traité Nouveau, Bastiment de Receptes, 1544, p. 94/388, en ligne sur la bibliothèque numérique de Munich MDZ, Munich Digitization Center, www.digitale-sammlungen.de
(2) Bertrand Hell, L’Homme et la Bière, Essai comparatif d’ethnologie alsacienne, EC Editions, p. 142
(3) Archives médicales belges, organe du corps sanitaire de l’armée, 3eme série, 4eme tome, Année 1873, p. 280 et suivants, en ligne sur la bibliothèque numérique de Munich MDZ, Munich Digitization Center, www.digitale-sammlungen.de
(4) Source 3 citée supra
(5) Résumé des progrès réalisés dans les sciences médicales, Année 1882, p. 481, en ligne sur la bibliothèque numérique de Munich MDZ, Munich Digitization Center, www.digitale-sammlungen.de
(6) La Gazette médicale de Paris, 1896, p. 8, en ligne sur la bibliothèque numérique de Munich MDZ, Munich Digitization Center, www.digitale-sammlungen.de
(7) Brasserie Nationale de Saint-Étienne en 1903, Brasserie Thumann & Kléber en 1904, Brasserie Karcher en 1903, négociants H. Perreaudeau en 1900, René Masson, Strass & Cie en 1896, Albert Tabary etc. Recherches réalisées sur la base de données des dépôts e marques de bière www.biermuseum.net
(8) Journal des tribunaux de commerce, contentieux commercial, 1er janvier 1912, p. 27, en ligne sur Gallica
(9) L’Écho (Angoulême), 11 août 1943, “Un litre de bière par jour”, en ligne sur Gallica
(10) Source 2 citée supra
L’abus de l’alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.